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	<title>Acratie</title>
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	<description>Rêver l&#039;avenir</description>
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		<title>21 &#8211; Faire flèche de tous temps</title>
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		<pubDate>Tue, 31 Jan 2012 08:54:27 +0000</pubDate>
		<dc:creator>KrummenHacker</dc:creator>
		
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			<content:encoded><![CDATA[<p>Pour une raison qui m&#8217;est inconnue (je sais, je pourrais demander au Réseau), les « Trois Salades » ne sont pas accessibles par un métro. On ne peut y parvenir qu&#8217;à pied, soit depuis Silahaut, soit depuis Maïfatte en passant par le col de Taillebite. Nous choisissons cette seconde solution et trouvons une chambre libre dans un gite à Marala. Nous l’avions déjà réservée, mais seulement pour quelques jours plus tard. Avec l&#8217;arrivée prochaine du cyclone, nous ne sommes pas les seuls à avoir bouleversé notre planning.<br />
– Heureusement qu&#8217;il restait une chambre libre.<br />
– Ben, tu sais ? On aurait tout aussi bien pu passer la nuit dans mon appart dans la falaise, et demain matin prendre le métro. Ça ne nous aurait pas pris plus d&#8217;un quart d&#8217;heure pour arriver ici.<br />
– Ça gâcherait tout. Pourquoi crois-tu que les randonneurs insistent pour dormir sur place à chaque étape ? Je t&#8217;assure que notre escapade à Sinpole aura déjà cassé le rythme de notre excursion. C&#8217;est une bonne chose que nous soyons arrivés assez tôt au gite pour nous remettre dans l&#8217;ambiance.<br />
– Tu as sans doute raison. Mais c&#8217;est dans une autre ambiance que je voudrais me remettre maintenant.<br />
Je l&#8217;attire doucement vers le lit.<br />
– Tu ne penses vraiment qu&#8217;à ça ! Et j&#8217;en suis très heureuse.</p>
<p>Le paysageur affiche le paysage tel qu&#8217;on peut le voir depuis Marala, mais par une fin d&#8217;après-midi ensoleillé. Le plateau sous lequel a été creusé le huilet de Marala est déjà dans l&#8217;ombre, mais à l&#8217;est, quelques sommets sont encore léchés par la lueur orange du soleil couchant.<br />
Malgré la splendeur du décor, c&#8217;est le corps de Vadina qui retient toute mon attention. Une expédition composée de mes mains, de mes lèvres et de mes yeux y mène une exploration attentive, approfondie et sans cesse renouvelée des mystères de son être. Partant de la forêt sombre couvrant les délicates circonvolutions de son cerveau, en passant par la bouche tendre, d&#8217;où émerge parfois une langue passionnée, au-delà des deux pitons fermes contrôlant l&#8217;accès à une longue plaine frissonnante au moindre effleurement, au-delà encore du petit cratère laissé là par le lien maternel perdu, les aventuriers s&#8217;attardent un instant en lisière d&#8217;un bosquet abritant une caverne enchantée, pour s&#8217;engager enfin le long d&#8217;une longue et fine arche pliée en son milieu ; du sommet de laquelle on surplombe l&#8217;ensemble de ce monde merveilleux.<br />
Soudain, mes yeux s&#8217;accrochent sur une ligne à peine perceptible. Avec une infinie douceur, mes doigts glissent le long de cette frontière si ténue que je ne l&#8217;avais jamais remarquée auparavant. Est-ce la lumière particulière du couchant qui l&#8217;a mise en évidence ?<br />
– Vadina ? Je n&#8217;avais jamais remarqué ça. Ta jambe, là, au-dessous de cette ligne, elle semble légèrement plus claire qu&#8217;au-dessus. Et ta peau, elle est plus douce, plus jeune&#8230; enfin&#8230; je veux dire&#8230; encore plus jeune que sur le reste de ton corps.<br />
Sortant de sa douce torpeur, elle vient me caresser le bras. Son regard devient grave.<br />
– C&#8217;est là que commence ma nouvelle jambe.<br />
– Quoi ? C&#8217;est une prothèse ? Que t&#8217;est-il arrivé ? C&#8217;était avant ou après votre départ ?<br />
– Ma cabine était juste à côté de celle de Trembley. J&#8217;y dormais lorsque c&#8217;est arrivé. Par chance, je n&#8217;y ai perdu qu&#8217;une jambe.<br />
– Oh ! Je ne savais pas. Pardonne-moi de ne pas t&#8217;avoir demandé plus de détails sur ton voyage.<br />
– Je te suis très reconnaissante de ta discrétion. Mais si tu me posais des questions, je ne t&#8217;en voudrais pas.<br />
– Mais c&#8217;est fou. Cette prothèse est parfaite. On ne remarque pas du tout que ce n&#8217;est pas ta vraie jambe.<br />
– Mais c&#8217;est ma vraie jambe.<br />
– Je ne comprends pas.<br />
– Un éclat a traversé la paroi entre les deux cabines et est venu déchiqueter ma jambe. Elle n&#8217;était plus récupérable. Alors, on m&#8217;en a fait repousser une autre.<br />
– Tu veux dire comme ces batraciens qui peuvent remplacer une patte amputée ?<br />
– Exactement.<br />
– Mais c&#8217;est formidable ! Je ne pensais pas que ce genre de techniques seraient déjà disponibles au 21e siècle, même à la fin.<br />
– Tout organisme est potentiellement capable de régénérer des membres ou organes amputés, pour autant qu&#8217;il ne s&#8217;agisse pas d&#8217;un organe vital. La clé, c&#8217;est d&#8217;empêcher la cicatrisation. Celle-ci est très efficace pour assurer la survie de l&#8217;individu, mais elle bloque les mécanismes naturels de régénération. La technique a été maitrisée durant les années 20. Pour l&#8217;équipe médicale du bord, c&#8217;était une opération de routine.<br />
– C&#8217;est génial. Avec ça, on pourrait facilement lutter contre le vieillissement. Quand on a un organe qui n&#8217;arrive plus à fonctionner correctement ou une articulation qui devient trop douloureuse, hop, on l&#8217;enlève et on en fait repousser un tout neuf. Il y a juste le cerveau que l&#8217;on ne peut évidemment pas remplacer.<br />
– On le faisait effectivement. C&#8217;était en principe interdit au-delà d&#8217;un certain âge, car l&#8217;idée d&#8217;immortalité était considérée comme immorale alors que l&#8217;on visait à une décroissance de la population. Mais des riches vieillissants recouraient clandestinement à ce genre de pratiques. Et pour le cerveau, si l&#8217;on ne pouvait pas le remplacer, il était tout à fait possible de le rajeunir en faisant croitre de nouveaux neurones pour remplacer ceux qui dépérissaient. Le plus délicat était de préserver la mémoire, mais ce problème a également été surmonté.<br />
– Je suis très heureux que tu aies de nouveau deux jambes intactes. Elles sont si belles.<br />
– Pourquoi ? Tu ne m&#8217;aurais pas aimée s&#8217;il me manquait une patte ?<br />
– Ben&#8230; non&#8230; heu&#8230; ce n&#8217;est pas ce que je voulais dire&#8230;, je&#8230;<br />
– Lààà ! Calme-toi ! Je te taquinais. Continue de me caresser ! Tu n&#8217;avais pas tout à fait terminé.</p>
<p>Lors de notre visite de l&#8217;antenne de Sinpole, nous avons fait l&#8217;impasse sur le repas de midi. Dans mon cerveau, une petite lampe surmontée de l&#8217;inscription FAIM se met à clignoter.<br />
– Je commence à avoir la dalle. Pas toi ?<br />
– Oh ! Que si ! D&#8217;ailleurs, si on ne veut pas rater le repas, on ferait bien de se bouger.<br />
En arrivant à la surface, je suis surpris par la pluie qui tombe sur un paysage qui, il y a encore quelques minutes, était illuminé par la clarté d&#8217;une pleine lune.<br />
– Il y a quelque chose qui ne va pas ?<br />
– Non, non ! Je me suis une fois encore fait piéger par le paysageur. J&#8217;avais oublié que le temps était à la pluie. J&#8217;espère juste que l&#8217;accalmie prévue pour demain se concrétise.<br />
– Ne t&#8217;inquiète pas pour cela ! Les précipitations devraient cesser dans le courant de la soirée. Ça me fait très plaisir de vous retrouver ici.<br />
L&#8217;homme qui nous aborde est le compagnon de l&#8217;astrophysicienne qui, l&#8217;autre soir, nous avait exposé cette théorie abracadabrantesque de la collision de Vénus avec une autre planète. Je réalise que je ne connais même pas leurs noms.<br />
– Ha ! Bonsoir. Ça me fait également très plaisir. Ton amie est là aussi ? J&#8217;avais beaucoup apprécié son histoire d&#8217;amour très fusionnelle entre Vénus et Cupidon. Ha ! Ha !<br />
– Elle se fera un plaisir d&#8217;effacer ton scepticisme, mais plus tard. Je crois que, maintenant, nous sommes attendus pour le repas.<br />
– D&#8217;autant plus que j&#8217;ai une faim de loup.</p>
<p>Après le repas, certains randonneurs se retirent rapidement, prétextant un départ avant l&#8217;aube. Les autres se réunissent autour d&#8217;une cheminée dans laquelle un feu virtuel fait semblant de bruler. Mais il en sort tout de même une intense chaleur, probablement des lampes infrarouges habilement dissimulées.<br />
– Il fait du bien ce feu. Mais permettez-moi de trouver qu&#8217;il fait un peu kitch. Une vraie flambée avec de vraies buches, ça a quand même plus d&#8217;allure.<br />
Les pieds dans le plat, une fois de plus. Ces regards outrés par mes remarques inconvenantes, je commence à bien les connaitre.<br />
– Excusez-moi ! Je ne voulais pas vous choquer. Je comprends très bien votre réticence à toute dissémination non contrôlée de gaz à effet de serre, mais je crains que vous ne soyez plus en mesure de ressentir ce qui a lié le feu et l&#8217;humain ces deux derniers millions d&#8217;années.<br />
– Peut-être ! Mais ce pacte avec le feu, dont tu parais si fier, constitue le premier point de rupture entre l&#8217;humanité et la nature. Le résultat, il est là, tout autour de nous : plus de la moitié des espèces vivantes disparues en seulement deux siècles.<br />
– J&#8217;en conviens, c&#8217;est dramatique, mais à ce que je vois justement autour de nous, le génie humain semble être parvenu à réparer les dégâts.<br />
– Détrompe-toi ! Ce que tu vois ici à La Fournaise, c&#8217;est un jardin.<br />
– Un jardin ? Je ne comprends pas.<br />
– Très rares, sur la planète, sont les écosystèmes qui sont parvenus à maintenir leur véritable équilibre naturel, faute de diversité suffisante de ses espèces constitutives. Partout ailleurs, et ici également à La Fournaise, il faut une intervention permanente, du jardinage en quelque sorte, pour éviter l&#8217;effondrement des écosystèmes. On tente aussi de combler les lacunes de la diversité en créant génétiquement de nouvelles espèces pour coloniser les niches inoccupées. Mais c&#8217;est du bricolage. On ne sait pas quand la nature parviendra à reprendre le dessus, ni même si ce sera seulement possible un jour.<br />
– Oh ! Pour la nature, je ne me fais pas de soucis. Après toutes les extinctions majeures, la diversité s&#8217;est toujours rétablie en à peine quelques millions d&#8217;années.<br />
– Certes ! Mais que de souffrances pour tous les survivants dans l&#8217;intervalle ! Tu vois ?<br />
– Ce que je vois surtout, c&#8217;est que réellement, ma place n&#8217;est pas ici, mais en 1999. Il est vraiment temps que j&#8217;entreprenne mon voyage de retour.<br />
Blessé par ces attaques, je m&#8217;apprête à me lever pour fuir ce lieu, ces gens. L&#8217;ami de l&#8217;astrophysicienne me fait signe de rester assis.<br />
– Bernard, pardonne à ces idiots de ne pas comprendre ta situation. Que comptes-tu faire pour retourner à ton époque ?<br />
– Si seulement je le savais ! Pour le voyage dans le temps, je n&#8217;en ai pas la moindre idée. Par contre, ce que je peux déjà faire, ce serait de me procurer la pile Emmel et ce fameux mandat de transfert que, parait-il, j&#8217;aurais emportés avec moi dans le passé pour permettre ensuite mon arrivée ici.<br />
– C&#8217;est effectivement une bonne chose à faire. Concernant le voyage temporel, je dois bien t&#8217;avouer que si, en tant que chronoticien, je vois par quels principes théoriques tu pourrais revenir vers le passé, c&#8217;est encore totalement hors de portée de notre technologie.<br />
Là, ça devient intéressant, même s&#8217;il n&#8217;est pas capable de m&#8217;apporter la solution sur un plateau.<br />
– Et ces principes théoriques, c&#8217;est quoi ?<br />
– Que sais-tu du temps ?<br />
– Ben ma foi, pas grand-chose. Qu&#8217;il passe, et que plus on avance dans la vie, plus il passe vite. Et là, maintenant, j&#8217;aimerais bien qu&#8217;il passe dans l&#8217;autre sens, histoire que je puisse acheter mon billet de retour. Plus sérieusement, j&#8217;ai de vagues notions de la théorie de la relativité d&#8217;Einstein : le temps se déroule plus lentement pour un objet qui se déplace à une vitesse proche de celle de la lumière ou qui se trouve plongé dans un champ de gravité intense. Il y a aussi la mécanique quantique, où la notion de causalité diffère de celle du monde macroscopique, mais là je suis complètement dépassé, j&#8217;ai jamais vraiment compris les idées de base.<br />
– Et pour cause. Ces théories étaient incomplètes et inutilement compliquées. Leur principal défaut était qu&#8217;elles possédaient un potentiel prédictif extraordinaire, au sens scientifique du terme, bien sûr. Rien à voir avec les prédictions des voyants et autres astrologues du passé. Les calculs collaient tellement aux observations que, durant près de deux siècles, la plupart des physiciens les ont prises pour une description exacte de l&#8217;univers, même si aucun n&#8217;était capable de comprendre comment ça pouvait bien marcher. Lorsque, peu après l&#8217;Éclosion, ont été effectuées les premières observations qui ne collaient pas avec les théories, au lieu de remettre ces dernières en question, on les a juste bricolées un peu pour les rendre compatibles avec les observations. C&#8217;est ainsi que sont apparues des notions telles que l&#8217;inflation ou l&#8217;énergie noire. Mais ce n&#8217;était qu&#8217;épicycle et compagnie, tu sais, ces emboitements d&#8217;orbites circulaires que l&#8217;on rajoutait au modèle géocentrique d&#8217;Aristote pour expliquer le mouvement des planètes.<br />
– Le Bigbang aussi ?<br />
– Oui et non. L&#8217;idée de base du Bigbang était que si l&#8217;univers était en expansion, il devait à l&#8217;origine être concentré en un seul point avec une densité infinie et qu&#8217;avant cela l&#8217;espace et le temps n&#8217;existaient même pas. Ce n&#8217;est pas parce que, dans les accélérateurs de particules, on parvenait à recréer des évènements compatibles avec ce que disait la théorie sur les premiers instants après cette soi-disant origine, que cela s&#8217;est passé ainsi dans le monde réel.<br />
– Mais alors, comment est apparu notre univers ?<br />
– Tu as utilisé le bon terme : notre univers, pas l&#8217;univers. Notre univers est en fait le résultat de la formation d&#8217;un trou noir dans un univers extérieur.<br />
– Attends ! Si je comprends bien, notre univers serait entièrement contenu dans un trou noir, comme ceux qu&#8217;il y a au coeur des galaxies, ou qui se forment après une explosion de supernova ?<br />
– En quelque sorte, oui.<br />
– Il devait s&#8217;agir d&#8217;un trou noir absolument gigantesque, pour contenir tous ces milliards de galaxies.<br />
– Pas nécessairement. Par exemple, le trou noir au centre de notre galaxie contient un univers potentiellement aussi vaste que celui que nous pouvons percevoir. En fait, la taille des univers fils ne dépend pas vraiment de la taille des trous noirs parents, mais plutôt de leur âge et d&#8217;un certain nombre d&#8217;autres paramètres.<br />
– Ouais, c&#8217;est encore plus débile, je veux dire incompréhensible, que l&#8217;histoire du chat de Schrödimachin. Comment un trou noir de seulement quelques millions de masses solaires pourrait-il contenir un univers pesant des milliards de milliards de milliards de fois plus, sans même aborder le problème des tailles respectives du contenu et du contenant ?<br />
– Comment t&#8217;expliquer cela simplement ? Commençons par la question de la taille. Lors de l&#8217;effondrement d&#8217;une étoile en fin de vie en un trou noir, toute la masse restante de l&#8217;étoile tombe vers son centre sans pouvoir être retenue par aucune force connue. La densité de matière tend ainsi vers l&#8217;infini, ce qui a pour conséquence la production d&#8217;un champ de gravité tendant lui aussi vers l&#8217;infini. L&#8217;un des principaux résultats de la théorie de la relativité générale d&#8217;Einstein est que, sous l&#8217;effet d&#8217;un champ de gravité, l&#8217;espace et le temps subissent une contraction. Donc, si le champ de gravité est presque infini, l&#8217;espace et le temps subissent une contraction, elle aussi presque infinie. Ainsi, un observateur happé par un trou noir, bien que tombant à une vitesse proche de celle de la lumière, mettrait un temps quasi infini pour en atteindre le centre qui lui paraitrait situé à l&#8217;infini. Là où ça devient intéressant, c&#8217;est que la matière qui a formé le trou noir étant finie, l&#8217;espace infini à l&#8217;intérieur du trou noir est donc quasiment vide. En fait, la matière n&#8217;a pas le temps d&#8217;occuper l&#8217;espace qu&#8217;elle génère.<br />
– La matière formerait donc une espèce de coquille de taille finie autour d&#8217;un espace infini ?<br />
– Oui, c&#8217;est exactement cela ! À la nuance près, que l&#8217;infini est un artéfact mathématique qui n&#8217;est pas présent dans le monde réel. Un nouvel équilibre s&#8217;établit à un niveau bien au-delà de ce que nos théories sont actuellement capables de décrire. D&#8217;un point de vue pratique, on peut toutefois utiliser cette notion.<br />
– OK. Mais tu me parles d&#8217;espaces infinis vides que tu compares à notre univers fourmillant de galaxies. Il n&#8217;y a pas là une contradiction, non ?<br />
– J&#8217;y arrive. Si je ne me trompe, il y avait à l&#8217;Éclosion une théorie physique qui comparait les particules élémentaires à des sortes de cordes ?<br />
– La théorie des cordes, oui, j&#8217;en ai entendu parler.<br />
– Cette théorie prédisait, cela a été confirmé par la suite, que dans un espace complètement vide, de la matière est spontanément créée à partir de l&#8217;énergie latente de ce vide.<br />
– Comme si le vide se transformait en matière ?<br />
– D&#8217;une manière imagée, on pourrait dire comme cela, oui.<br />
– Je commence à vaguement saisir ce que tu essaies de m&#8217;expliquer, mais ça reste très confus. Pourtant, il y a un truc qui ne me parait pas clair : si de la matière apparait spontanément à l&#8217;intérieur du trou noir, sa masse va augmenter et on devrait pouvoir observer l&#8217;effet de cette nouvelle masse de l&#8217;extérieur, non ?<br />
– Non, car si effectivement la masse du trou noir augmente, l&#8217;influence de cette masse se propage sous forme d&#8217;ondes gravitationnelles qui elles non plus, à l&#8217;instar de la lumière, ne parviennent à s&#8217;échapper et restent confinées au-delà de l&#8217;horizon des évènements.<br />
– J&#8217;ai entendu parler de trous noirs microscopiques. Il s&#8217;y forme aussi des univers dans ceux-ci ?<br />
– La durée de vie de ces minuscules trous noirs est éphémère, bien plus courte qu&#8217;une seule seconde. L&#8217;univers qui s&#8217;y formerait, vu que le temps s&#8217;y déroule presque infiniment plus lentement, n&#8217;aurait simplement pas l&#8217;opportunité de commencer son existence.<br />
Je laisse un instant à mon cerveau pour tenter d&#8217;assimiler cette nouvelle vision du monde.<br />
– Là, je laisse vagabonder mon imagination. Est-ce qu&#8217;il serait possible de communiquer avec les habitants des univers de nos trous noirs, ou de celui dont notre propre univers n&#8217;est qu&#8217;un trou noir ?<br />
– Il faudrait pour cela parvenir à utiliser un moyen de communication qui ne soit pas limité par la vitesse de la lumière. C&#8217;est encore et toujours hors de portée de nos connaissances. Mais même si tel était le cas, il est peu probable que nous ayons le moindre correspondant.<br />
– Pourquoi ça ?<br />
– En raison de la contraction temporelle. Prenons le trou noir au centre de la Voie lactée : pour simplifier le calcul, disons qu&#8217;il est vieux de dix-milliards d&#8217;années. Imaginons que la contraction temporelle en son sein soit d&#8217;un facteur d&#8217;un milliard, ce qui est très en dessous de la réalité. Donc, dans l&#8217;univers intérieur, il ne se serait écoulé que dix ans depuis le Bigbang. Et concernant l&#8217;univers qui englobe le nôtre, il doit être si vieux que plus une seule étoile ne doit encore y briller.<br />
– Mais on pourrait communiquer avec les univers frères, qui devraient avoir sensiblement le même âge que le nôtre ?<br />
– Heu&#8230; Oui, peut-être.<br />
Un long silence s&#8217;installe autour de la table, laissant chacun rêver à la perspective d&#8217;un contact avec d&#8217;autres univers.</p>
<p>– Je crois qu&#8217;on a quelque peu divergé. C&#8217;était vachement passionnant, mais je voudrais vraiment en savoir plus sur les possibilités de voyage temporel.<br />
– Tu as raison. Du point de vue de la vieille physique quantique, le temps n&#8217;est que le cadre de la succession des évènements, le moteur de la causalité.<br />
– Il y aurait donc un moyen de remonter la chaine de causalité pour refaire le chemin à l&#8217;envers ?<br />
– Non, pas vraiment. Le temps s&#8217;écoule toujours du passé vers l&#8217;avenir, il ne recule jamais.<br />
– Mais alors, il n&#8217;y a aucun espoir ? Tu semblais justement dire que si.<br />
– Il ne recule jamais, ce qui ne veut pas dire qu&#8217;il se propage en ligne droite.<br />
– Je ne comprends pas.<br />
– Aux alentours de l&#8217;Éclosion, il y a eu de nombreuses tentatives d&#8217;unifier les théories de la relativité d&#8217;Einstein et celles de la mécanique quantique. Une famille de ces nouvelles théories était nommée gravitation quantique euclidienne. Son principal défaut était que lorsqu&#8217;on y appliquait les principes de superposition quantique, on obtenait une sorte de gros fouillis avec un nombre infini de dimensions en lieu et place d&#8217;un espace-temps classique lisse à grande échelle, comme celui que l&#8217;on observe avec les télescopes. On simulait ces modèles en utilisant des briques d&#8217;univers élémentaires constituées de triangles qui portaient les paramètres que l&#8217;on voulait étudier, tels que l&#8217;énergie du vide, la flèche du temps, etc.<br />
– Un peu comme la triangulation utilisée par les programmes de synthèse d&#8217;images 3D ?<br />
– Heu&#8230; si tu le dis. Mais, on s&#8217;est aperçu que l&#8217;on ne pouvait obtenir une description semblable à notre univers que si l&#8217;on ordonnait les petits triangles de telle sorte que toutes les flèches de temps pointent dans la même direction, sinon on obtenait invariablement le fouillis infinidimensionnel.<br />
– Mais alors, une fois de plus, il faut en déduire que le temps est irréversible ?<br />
– Attends ! D&#8217;autre part, avant l&#8217;Éclosion, le physicien Everett a donné une interprétation de la décohérence quantique sous la forme de la création d&#8217;un univers parallèle pour chacun des états quantiques précédemment superposés.<br />
– Ouais ! Ça : je connaissais. Mais c&#8217;est complètement débile. Ça n&#8217;a pas de sens, d&#8217;imaginer qu&#8217;à chaque instant, il se forme un nombre d&#8217;univers si grand qu&#8217;il faudrait un nombre avec plus de chiffres qu&#8217;il y a de particules dans l&#8217;univers pour le représenter. Et puis, il faudrait aussi imaginer qu&#8217;à l&#8217;origine de cette chaine, il y eut un instant où il n&#8217;y avait qu&#8217;un seul univers d&#8217;où tous les autres seraient issus. Vraiment débile.<br />
– Pourquoi ? On pourrait imaginer que cet instant de l&#8217;univers unique coïncide avec le Bigbang. Mais tu as raison, ce n&#8217;est pas réaliste. Il a fallu plus d&#8217;un siècle pour que l&#8217;on réalise que, si à chaque état superposé correspondait un univers différent, ces univers n&#8217;étaient pas créés au moment de la décohérence, mais qu’ils étaient déjà préexistants.<br />
– Hum&#8230; si je comprends bien, cela voudrait dire que ce que l&#8217;on appelait la superposition d&#8217;états serait plutôt une superposition d&#8217;univers ?<br />
– En quelque sorte. Mais plus précisément : si dans un certain nombre d&#8217;univers, un point particulier de leur espace-temps était occupé par une particule identique, chaque fois dans un certain état, alors il se produirait une sorte de court-circuit qui les relierait par ce que l&#8217;on décrit comme une superposition des états de la particule.<br />
– Mais ce genre de situation doit être très rare. Les univers ne se touchent que par des points uniques. La probabilité que deux univers soient interconnectés par deux points ou plus doit être extrêmement faible, non ?<br />
– En fait, non ! Les interconnections ne se font pas en des points isolés, mais en&#8230; comment dire?&#8230; des nuages de points d&#8217;interconnexion. Et ces nuages peuvent être de forme et de taille quelconques.<br />
– Mais qu&#8217;est-ce qui différencie ces univers ?<br />
– Eh Bien, la flèche du temps, pardi !<br />
– Haaaa ! Je vois ! Alors, si on revient à la gravitation quantique machin avec les petits triangles, chacun des univers avec sa flèche du temps bien alignée, mis ensemble, ça nous donne la grosse pelote avec son infinitude dimensionnelle. C&#8217;est ça ?<br />
– Exactement. Ce que la mécanique quantique décrivait avec des probabilités n&#8217;est que la collision d&#8217;univers ayant chacun sa propre chaine de causalité et qui, par coïncidence, dans une certaine région de leur espace-temps, partagent le même contenu.<br />
– Mais alors ? Tu voudrais dire que : si l&#8217;on était capable, au sein d&#8217;un volume donné, pour chacune des particules en superposition, de choisir comment celles-ci vont se décohérer, on pourrait faire une machine qui nous permettrait de passer dans un univers avec une flèche de temps différente ?<br />
– Voilà, oui !<br />
– Et si on faisait se succéder des tels sauts, on pourrait rejoindre une flèche de temps qui serait pointée exactement dans le sens opposé de celle de notre univers et ainsi remonter le temps.<br />
– C&#8217;est l&#8217;idée.<br />
Je commence à me sentir surexcité.<br />
– Mais&#8230; mais alors ? Une fois que l&#8217;on aurait reculé de cinq siècles, il suffirait de nouveau de sauter d&#8217;un univers à l&#8217;autre jusqu&#8217;au nôtre et je serais de retour chez moi ?<br />
Il me regarde en souriant.<br />
– Oui, en principe.<br />
– Mais qu&#8217;est-ce que tu attends pour me fabriquer une telle machine ?<br />
– Ben, juste que l&#8217;on découvre comment faire bifurquer la flèche du temps. Aujourd&#8217;hui, personne dans le système solaire n&#8217;a la moindre idée de comment faire une telle chose.<br />
– Oh ! Crotte alors ! J&#8217;y croyais presque.<br />
Là, je retombe de haut. Pendant un instant, je croyais vraiment que j&#8217;y arriverais. J&#8217;avais l&#8217;impression d&#8217;être à juste deux millimètres de la solution.<br />
– Mais, les chronostats, ils ne fonctionnent pas selon ce principe ?<br />
– Pas vraiment, ils manipulent bien la flèche du temps, mais ne font que moduler son intensité. Ils ne sont pas capables de la réorienter.<br />
– Bon, ben c&#8217;est foutu ! Je ne parviendrai pas à retourner en 1999.<br />
– Manifestement, tu y es parvenu&#8230; heu&#8230; parviendra. Mais effectivement, je ne suis pas en mesure de t&#8217;y aider concrètement.<br />
J&#8217;essaie de me remettre de ce fol espoir.<br />
– Tant pis. Merci quand même pour les explications théoriques. Il faut espérer que l&#8217;on fasse rapidement la percée technologique qui rendra le voyage possible.<br />
Vadina se penche vers moi pour me murmurer dans l&#8217;oreille.<br />
– Bernard, tu ne veux pas entreprendre un autre voyage, dans un univers où il n&#8217;y a que toi et moi ? Et ensuite, tu pourras retourner en 1999 par tes rêves.</p>
<p style="text-align: center;"><small><small><a href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ch/deed.fr" rel="license"><img style="border-width: 0;" src="http://i.creativecommons.org/l/by-nc-nd/2.5/ch/88x31.png" alt="Creative Commons License" /></a><br />
<span><em>Bienvenue en Acratie &#8211; Chapitre 21</em></span> par <a href="http://www.silicon-peace.com/romans/2-bienvenue-en-acratie/210-faire-fleche-de-tous-temps" rel="cc:attributionURL">Bernard Krummenacher</a> est mis à disposition selon les termes de la<br />
<a href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ch/deed.fr" rel="license">licence Creative Commons Paternité-Pas d&#8217;Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.5 Suisse</a>.</small></small></p>
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		<title>1 &#8211; Chapitre 1</title>
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		<pubDate>Tue, 20 Dec 2011 17:16:40 +0000</pubDate>
		<dc:creator>KrummenHacker</dc:creator>
		
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		<description><![CDATA[Aïe ! Je me redresse brusquement et ouvre les yeux. Je suis sur la plage de Singille où j&#8217;ai dû m&#8217;endormir. Un crabe qui passait par là a dû me trouver appétissant et a tenté de me gouter. Le ciel est déjà couvert au-dessus de moi, mais les nuages n&#8217;ont pas encore atteint l&#8217;horizon. L&#8217;avant-garde nébuleuse [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Aïe ! Je me redresse brusquement et ouvre les yeux. Je suis sur la plage de Singille où j&#8217;ai dû m&#8217;endormir. Un crabe qui passait par là a dû me trouver appétissant et a tenté de me gouter.<br />
Le ciel est déjà couvert au-dessus de moi, mais les nuages n&#8217;ont pas encore atteint l&#8217;horizon. L&#8217;avant-garde nébuleuse est teintée de rose par les rayons du soleil descendant lentement vers l&#8217;horizon. On pourrait croire qu&#8217;il s&#8217;enfuit à l&#8217;approche du cyclone, mais je suis persuadé que le magnifique halo jaune-orangé qu&#8217;il déploie autour de lui est un message rassurant, la promesse qu&#8217;il sera de retour après le passage de la tempête.<br />
Il est temps de rejoindre l&#8217;interface, Tong doit m&#8217;attendre depuis un moment déjà. Comment puis-je rejoindre l&#8217;interface depuis ici ? La plage est déserte, je ne puis demander mon chemin à personne. Bah ! Si je longe la plage, je tomberai immanquablement dessus, du moins si je pars dans la bonne direction. Je crois que c&#8217;est par là. Je n&#8217;ai que le temps de faire quelques pas, quand une flèche verte clignotante s&#8217;allume dans le sable devant mes pieds. Elle m&#8217;indique que je fais fausse route. Dès que je rebrousse chemin, la flèche s&#8217;éteint. La plage semble se terminer au pied d&#8217;une petite colline qui s&#8217;enfonce dans la mer. Sa forme ne semble pas très naturelle. Comment l&#8217;érosion aurait-elle pu lui donner cet aspect ? C&#8217;est peut-être cela l&#8217;Interface.<br />
En approchant de la colline, je réalise de mieux en mieux qu&#8217;elle est artificielle. Tiens, il y a quelqu&#8217;un qui marche dans ma direction. Il me fait de grands signes du bras. Serait-ce Tong qui vient à ma rencontre ?<br />
Oui ! Il s&#8217;agit bien du cétologue. Je reconnais sa silhouette athlétique. Nous marchons encore quelques minutes avant de nous rejoindre.<br />
– Bonsoir Bernard !<br />
– Bonsoir Tong.<br />
– Je suis désolé, j&#8217;ai été occupé jusqu&#8217;à maintenant. Je ne t&#8217;ai pas fait trop attendre ?<br />
– Non, non ! Je m&#8217;étais endormi sur la plage. J&#8217;ai même fait un rêve idiot. Une histoire de sirènes, mais avec des jambes humaines et une tête de poisson. Vraiment débile, quoi !<br />
– Pourquoi ? Le concept d&#8217;hybride primate-poisson classique avec un corps humain et une queue de poisson est teinté d&#8217;anthropomorphisme, tu ne trouves pas ? Essaie de te mettre à la place des peuples de la mer. Pour un dauphin, une sirène est un cétacé avec des jambes lui permettant de marcher hors de l&#8217;eau.<br />
– Oui, oui ! Je peux comprendre ça. Mais là, on était sous l&#8217;eau.<br />
– Et ce rêve s&#8217;est bien terminé ?<br />
– Heu ! En fait, je suis mort. Mais dans la mesure où je me suis finalement réveillé : oui ! On peut dire qu&#8217;il s&#8217;est bien terminé.<br />
– Alors, c&#8217;est bien. Mais ne trainons pas ici, il va bientôt commencer à pleuvoir.<br />
De près, la colline artificielle ressemble à un long cylindre couché à moitié immergé dans la mer. Sa surface est couverte de végétation. Son extrémité maritime doit être ouverte, car on voit un catamaran aérodynamique géant y entrer lentement.<br />
– Ha ! Voilà le Nisshin Maru 37 qui rentre au port.<br />
– Wow ! Sympa comme forme. Mais il est propulsé comment ? Je ne vois pas de mât.<br />
– Au large, il exploite l&#8217;énergie de la houle. Pour les manoeuvres et en cas de mer d&#8217;huile, il est équipé de petites turbines alimentées par l&#8217;énergie rejetée par les chronostats du bord.<br />
– L&#8217;énergie de la houle ? En somme, il surfe sur toute une série de vagues à la fois. C&#8217;est quelque chose comme ça ?<br />
– Alors là, tu m&#8217;en demandes trop. Je ne suis pas ingénieur naval. Tout ce que je sais, c&#8217;est que plus les vagues sont hautes, plus il va vite. Évidemment en cas de vague scélérate, il est tout aussi dépourvu que n&#8217;importe quel autre navire. Mais ce phénomène est aujourd&#8217;hui très bien connu et peut être détecté suffisamment à l&#8217;avance pour éviter d’en rencontrer sur son chemin.<br />
– J&#8217;aimerais le voir de près. C&#8217;est possible ?<br />
– Bien sûr ! Tu en auras largement l&#8217;occasion ces prochains jours.<br />
Sans me donner plus d&#8217;explication, il me fait pénétrer dans l&#8217;interface par une petite porte coulissante qui s&#8217;est ouverte toute seule dans la paroi rocheuse. Je ne suis même pas étonné par le fait que l&#8217;emplacement de la porte était parfaitement invisible avant son ouverture.<br />
La colline est creuse comme le laissait deviner le navire qui s&#8217;y est introduit. Il s&#8217;agit en fait d&#8217;un port couvert avec une série de quais le long desquels sont amarrés une dizaine de bateaux de formes et de tailles variées. Le catamaran est en train d&#8217;effectuer les manoeuvres finales d&#8217;accostage. On se croirait dans la base secrète du méchant dans un film de James Bond. D&#8217;un grand geste du bras, Tong dirige mon regard vers le plafond, situé une vingtaine de mètres au-dessus de nos têtes.<br />
– Les bureaux et les appartements se trouvent au-dessus du port. Là, sur cette terrasse se trouve la cantine où nous allons maintenant. Tu as faim, j&#8217;espère ?<br />
– Oui ! Oui ! Une faim de loup, même ! Mais dis-moi : il n&#8217;y a pas une sorte de tour de contrôle pour gérer les mouvements des navires ? L&#8217;espace est réduit et les manoeuvres doivent être délicates, non ?<br />
– Il n&#8217;y en a nul besoin. Tous nos vaisseaux sont équipés de systèmes anticollisions qui n&#8217;ont pas été pris en défaut depuis plus d&#8217;un siècle. Et puis, tu dois savoir que le sous-réseau de veillance donne une vue complète de ce port depuis n&#8217;importe quel point de la planète et même au-delà.<br />
– Ha oui ! C&#8217;est vrai ! J&#8217;ai encore trop tendance à oublier que nous sommes au 26e siècle de l&#8217;ancien calendrier et à tout ramener au contexte de mon époque. Je crois que je ne me serai enfin habitué qu&#8217;au moment où j&#8217;aurai trouvé le moyen de retourner chez moi, en 1999.<br />
Tong me montre un escalier métallique. Enfin, au 20e siècle, il aurait été métallique. Celui-ci est surement en silicarbone.<br />
– On monte par là !<br />
– Un escalier ? Il n&#8217;y a pas d&#8217;ascenseur ?<br />
– Si ! Si ! Mais il n&#8217;est utilisé que par les feignasses et il n&#8217;y en a pas beaucoup par ici. En mer, on a toujours beaucoup d&#8217;activités physiques. Au fait, tu sais nager ?<br />
– Heu… Oui, bien sûr. Un peu. Mais ça fait longtemps que je n&#8217;ai plus pratiqué. J&#8217;ai toujours pensé que l&#8217;eau avait deux défauts majeurs.<br />
– Ha oui ? Lesquels ?<br />
– Ben : ça mouille et ça lave !<br />
Tong me regarde d&#8217;un air indécis.<br />
– Je plaisante, bien sûr !</p>
<p>La cantine n&#8217;a rien à voir avec le restaurant dans lequel Ixycs m&#8217;avait invité à mon arrivée à La Fournaise. Il n&#8217;y a pas de sommelier virtuel pour nous proposer un choix presque sans limites. Au menu, il y a juste le poisson du jour, parfois deux, plus rarement trois, si le hasard auquel ont été soumis les pêcheurs était particulièrement créatif. Pour les accompagnements, il y a un peu plus de choix, mais rien qui puisse faire oublier qu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;une cantine et non d&#8217;un restaurant gastronomique.<br />
Moi qui ne suis pas très motivé par les poissons, il va me falloir faire avec. Ce n&#8217;est pas que je n&#8217;aime pas le poisson, mais que crois que lorsque j&#8217;étais petit, la présence de nombreuses arêtes dans les poissons que l&#8217;on me faisait manger, m&#8217;avait convaincu que n&#8217;importe quelle autre nourriture était préférable. Pour éviter d&#8217;offenser mon hôte et de passer pour un enfant gâté, je m&#8217;abstiens de tout commentaire prématuré.<br />
– Comment tu trouves ?<br />
– Très bon. Vraiment délicieux. C&#8217;est la première fois, depuis que je suis à cette époque, que je mange du poisson qui ne sort pas d&#8217;un synthétiseur.<br />
– Ha bon ? Pourtant tous les poissons consommés à La Fournaise viennent de la mer.<br />
– Ben, c&#8217;est que c&#8217;est la première fois que j&#8217;en mange depuis que j&#8217;ai quitté Rama.<br />
– C&#8217;est regrettable ! Mais je suis certain que tu vas pouvoir te rattraper ces prochains temps.<br />
– Malheureusement, je ne vais pas rester longtemps à La Fournaise. Je compte repartir vers l&#8217;Europe d&#8217;ici quelques jours.<br />
Tong me fait un sourire que je ne sais comment interpréter.<br />
– Certainement ! Mais tu saisiras sans doute l&#8217;opportunité d&#8217;en manger où que tu te trouves, non ?<br />
– Probablement, oui ! Mais dis-moi : si tout le poisson consommé par les habitants de La Fournaise provient de la mer, n&#8217;y a-t-il pas un risque d&#8217;épuisement des ressources halieutiques ? En tout cas, à mon époque, on était bien parti pour tout bouffer.<br />
– Oh ! Pour ça, il ne faut pas t&#8217;inquiéter. D&#8217;abord, la population mondiale, et partant, celle de La Fournaise, a fortement diminué. Tu dois le savoir, non ? Et puis, les « ressources halieutiques », comme tu dis… Ha ! Quelle expression barbare ! … se sont pleinement reconstituées depuis qu&#8217;a cessé la surpêche et la pollution des océans, ceci grâce à l&#8217;aide et aux conseils de nos amis cétacés.<br />
– Leurs conseils ? Comment cela ?<br />
– Ils étaient les mieux placés pour savoir comment restaurer les écosystèmes marins. Les tentatives humaines étaient plutôt maladroites, c&#8217;est le moins que l&#8217;on puisse dire.<br />
– Oh ! Je dois avouer que j&#8217;ai encore besoin de me faire à l&#8217;idée que les cétacés sont plus que des animaux. À mon époque, bien qu&#8217;on l&#8217;envisageait dans certains milieux, c&#8217;était surtout un fantasme New-Age.<br />
– Aujourd&#8217;hui encore, nombreux sont ceux qui ont de la peine à l&#8217;accepter. Mais surtout, peut-être devrais-tu simplement accepter le fait que c&#8217;est nous, les humains, qui ne sommes rien de plus que des animaux.<br />
– Oui, sans doute ! Mais ça aussi, ça aurait fait grincer bien des dents à mon époque.<br />
En silence, nous mangeons notre poisson. Pas une arête à l&#8217;horizon. Je me sens obligé de relancer la conversation.<br />
– La pêche, elle se pratique comment, de vos jours ? On utilise toujours des filets ?<br />
– Non, pratiquement plus. Les filets avaient la fâcheuse tendance à capturer des individus sans discrimination de leur espèce, ce qui conduisait à une mortalité non désirée bien trop élevée.<br />
– Ha ! Et comment pratique-t-on alors ?<br />
– En pompant l&#8217;eau directement au sein des bancs de poissons. Des dispositifs ingénieux nous permettent d&#8217;éviter que les poissons ne soient abimés par les pompes et également de relâcher, sans trop les stresser, les individus d&#8217;espèces non ciblées. Et nous travaillons souvent en collaboration avec des groupes de dauphins.<br />
– Comment cela ?<br />
– Une des techniques de chasse des dauphins est de concentrer les bancs de poissons dans des volumes très réduits en leur tournant autour. Il leur suffit alors de se servir tour à tour dans la masse. La collaboration consiste à ce que les cétacés regroupent les bancs de poissons, juste sous les bateaux de pêche, ce qui nous permet de prélever notre part de poissons.<br />
– Oui. Je vois. Mais une collaboration, c&#8217;est une situation dans laquelle les deux parties ont quelque chose à y gagner. Pour les dauphins, quel est leur l&#8217;intérêt dans l&#8217;affaire ?<br />
– Ce type de collaboration existait ponctuellement bien avant que nous ne soyons capables de communiquer avec eux. Il s&#8217;avère qu&#8217;en agissant ainsi, ils s&#8217;assurent que nous, les humains, ne pêchions pas n&#8217;importe quoi. Il y a chez les dauphins l’équivalent d’un proverbe qui dit quelque chose comme ça : « Donne un poisson au singe, il mangera un jour. Apprends-lui à pêcher, il videra les océans ! »<br />
– Tu prétends qu&#8217;ils seraient plus compétents que nous, pour « gérer » les ressources marines ? Excuse-moi d&#8217;employer ce terme, mais c&#8217;est le seul qui me vienne à l&#8217;esprit.<br />
– Évidemment ! Ils vivent en équilibre dans les océans depuis des millions d&#8217;années. Alors que cela fait à peine quelques milliers d&#8217;années que la main de l&#8217;humain y a, pour la première fois, trempé le bout de son pied pour s&#8217;assurer que l&#8217;eau n&#8217;était, ni trop froide, ni trop mouillée.<br />
– Vu comme ça, je suis d&#8217;accord.<br />
Nous terminons tranquillement notre repas. Puis Tong s&#8217;apprête à se lever.<br />
– Bernard ! Il faut encore que je m&#8217;occupe de deux ou trois choses ce soir. Nous t&#8217;avons réservé une cabine à bord du Nisshin Maru. Je vais t&#8217;y conduire. À moins que tu ne préfères rejoindre ton appartement sous le Mailledot ?<br />
– La cabine ira très bien. J&#8217;ai déjà pratiquement rompu avec La Fournaise. Retourner dans cet appartement me paraitrait incongru.<br />
Et bien, c&#8217;est parfait. Allons-y !</p>
<p>Bien que le Nisshin Maru soit à quai dans le port couvert de l&#8217;Interface, je m&#8217;attendais à ce que mon sommeil soit perturbé par le mouvement du navire. Évidemment, il n&#8217;en a rien été. Ma couchette était aussi stable que n&#8217;importe quel lit sous la terre ferme. La cabine que l&#8217;on a mise à ma disposition est petite si on la compare à un appartement standard et encore plus par rapport à cet appartement si spacieux qui m&#8217;a abrité durant mon séjour à La Fournaise. Mais pour une cabine de bateau, elle me parait bien vaste et plus que suffisante pour ma dernière nuit ici. Il y a même une petite salle de bain séparée.<br />
Je pense que la visite de l&#8217;interface ne va pas durer une éternité et qu&#8217;il serait temps de planifier mon voyage de retour vers l&#8217;Europe. Peut-être trouverai-je un départ en planeur ou en dirigeable aujourd&#8217;hui même.<br />
La voix de l’intelligence domestique interrompt mes réflexions.<br />
– Bernard ! Tong va arriver dans quelques minutes.<br />
– Très bien. Je suis presque prêt. Laisse-le entrer.<br />
J&#8217;avais l&#8217;intention de trainer sous la douche. Ce sera pour une autre fois. Aujourd&#8217;hui, je me contenterai du minimum.<br />
J&#8217;ai bien fait d&#8217;emporter mes vêtements dans la salle de bain, car, à ma sortie, Tong est là, à m&#8217;attendre.<br />
– Ha ! Bonjour Bernard. J&#8217;espère ne pas t&#8217;avoir réveillé.<br />
– Salut ! Non ! Non ! J&#8217;étais déjà réveillé et je réfléchissais à un moyen pour quitter l&#8217;ile en direction de l&#8217;Europe.<br />
– J&#8217;ai justement une petite idée à ce sujet. Mais si nous allions prendre le p&#8217;tit déj, qu&#8217;en penses-tu ?<br />
– Bonne idée. Un bon café me fera du bien. Là, je suis prêt. Alors, allons-y !</p>
<p>Je pensais que nous allions retourner à la cantine où nous avions mangé hier soir. Il n&#8217;en est rien. Nous nous rendons au réfectoire du navire. Il s’agit de la plus grande pièce du bâtiment, s’étendant toute la largeur et presque un quart de la longueur au niveau du pont principal. Une partie du local sert de réfectoire proprement dit, le reste est aménagé comme un salon, avec de confortables canapés orientés vers une large baie vitrée donnant sur l’avant du navire. À notre arrivée, Tong m&#8217;emmène vers une table déjà occupée par deux femmes. Elles nous saluent chaleureusement.<br />
– Bonjour Bernard ! Je suis très heureuse de te rencontrer.<br />
– Bonjour Bernard ! Bienvenue à l&#8217;Interface.<br />
Je leur retourne leurs salutations avec le genre de platitudes dont je suis coutumier.<br />
– Bonjour mesdames ! Tout le plaisir est pour moi.<br />
Tong prend la parole.<br />
– Bernard, laisse-moi te présenter Koulienne, qui est responsable de l&#8217;itinéraire du Nisshin Maru et de son suivi au jour le jour.<br />
– Ha ! Alors tu es le cap… la capitaine ?<br />
– Non ! J&#8217;en ai quelques attributions, mais en aucun cas le pouvoir. De nos jours, les rares personnes qui se prétendent encore capitaines finissent par naviguer en solitaire.<br />
Tong désigne l&#8217;autre femme.<br />
– Et voici Tienou ! Elle est notre meilleure intermédiaire.<br />
– Intermédiaire ? Comment cela ? Avec qui ?<br />
– Mais avec les peuples de la mer, voyons !<br />
– Ha ! tu es capable de parler avec les dauphins et les baleines, alors?<br />
– Bien sûr ! Comme tout le monde. Toi aussi, tu en es capable, même si tu ne l&#8217;as jamais fait.<br />
– Ho ! Et on utilise aussi nos mentors comme interprètes? Comme avec les singes ?<br />
– Sur le principe, oui. Mais la technologie mise en oeuvre est très différente. Je ne suis pas sure que ton Jimini soit capable de parler sous l&#8217;eau. En plus, cela m&#8217;étonnerait qu&#8217;il sache nager.<br />
À ces mots, je sens une sorte de tremblement sur mon épaule, là où Jimini, mon mentor, est perché. Je tords le cou pour essayer de l&#8217;observer. Il donne l&#8217;impression de vouloir rentrer sa tête sous ce qui lui sert d&#8217;épaules.<br />
– Tu as raison. Je pense que je devrai me passer de ses services pour faire la causette à Flipper.<br />
Tienou m&#8217;interroge :<br />
– Flipper ? Qui est-ce ?<br />
– Ho ! C&#8217;était le personnage principal d&#8217;une série télévisée américaine quand j&#8217;étais gosse. Un dauphin.<br />
– De quelle espèce ?<br />
– Je sais pas, moi. Un dauphin, quoi ! Il y en a plusieurs ?<br />
– Bien sûr. Les dauphins se classent eux-mêmes en 42 espèces différentes selon une classification très différente de celle que nous utilisions autrefois. Et puis, il y a la quinzaine d&#8217;espèces qui ont été exterminées par l&#8217;impact des activités humaines. Tu peux le décrire ?<br />
– Ben… Attends que je me souvienne… Heu… Il était long d&#8217;environ… disons trois mètres. Il était gris, avec le ventre blanc. Enfin quand je dis gris, je sais pas, mes parents avaient une télé en noir-blanc. Et ça se passait en Floride, je crois.<br />
– Ton dauphin, il avait des taches ou des sortes de rayures sur le corps ?<br />
– Heu… non. Je ne crois pas.<br />
– Alors, c&#8217;était surement un tursiops. Et elle était bien cette série ?<br />
– Ouais ! Moi, je l&#8217;aimais bien. J&#8217;étais même fasciné par cet animal qui se comportait presque comme un humain. Mais si j&#8217;en revoyais un épisode aujourd&#8217;hui, je ne sais pas ce que j&#8217;en penserais. Quelqu&#8217;un sait-il si elle a été conservée jusqu&#8217;à nos jours ?<br />
La voix synthétique standard du Réseau se mêle à la conversation.<br />
– Il n&#8217;en subsistait que quelques extraits avant le retour du Santa-Maria. Mais les archives du vaisseau interstellaire contiennent l&#8217;intégrale des trois séries, « Flipper le dauphin » diffusée entre les années -6 et -2, « Les nouvelles aventures de Flipper le dauphin » diffusée entre 25 et 30 et « Pardonne-nous, Flipper ! » diffusée entre 56 et 61.<br />
– Je ne savais même pas qu&#8217;il y avait eu une seconde série entre… 1995 et 2000. Quant à la troisième, ben je n&#8217;étais plus là pour avoir eu l&#8217;occasion de la suivre. Mais on s&#8217;égare, là. Tu me disais que je serais capable moi-même de parler avec des dauphins ? C&#8217;est cool !<br />
– Et aussi avec la plupart des espèces de baleines.<br />
– Est-ce que je pourrais en rencontrer aujourd&#8217;hui ? Ça me dirait vraiment bien de faire cette expérience. J&#8217;ai bien sûr déjà parlé à des grands singes, mais ils sont tellement similaires à nous. Avec des cétacés, ça doit être autre chose, non ?<br />
– Aujourd&#8217;hui, je ne sais pas. Il n&#8217;est pas prévu de rencontre à l&#8217;interface aujourd&#8217;hui. Mais tu auras de nombreuses occasions ces prochains jours.<br />
– Ho crotte ! Ça tombe mal. Je prévoyais de partir vers l&#8217;Europe aujourd&#8217;hui même, ou au plus tard demain.<br />
Les deux femmes se tournent vers Tong, l&#8217;air étonné.<br />
– Tu ne nous avais pas dit qu&#8217;il embarquerait avec nous?<br />
Là, c&#8217;est moi qui suis étonné.<br />
– Hein ! Que quoi ?<br />
Tong semble pris de court. Il agite timidement ses mains devant sa poitrine.<br />
– Heu ! Désolé ! J&#8217;allais t&#8217;en parler. Mais j&#8217;ai pas eu le temps.<br />
– Bon ! Ben, il s&#8217;agit de quoi ? Tu voudrais que je reste encore quelque temps à La Fournaise ?<br />
– Non ! En fait, le Nisshin Maru appareille aujourd&#8217;hui même pour une mission à travers l&#8217;Océan Indien qui devrait se terminer dans deux mois sur les côtes européennes en Méditerranée, plus précisément à Sinmandrille. Je pensais que tu serais intéressé à faire la traversée avec nous. Je n&#8217;ai pas eu le temps de te mettre au courant de nos projets. Ce n&#8217;était déjà pas très clair de quand tu nous rejoindrais, puis il a fallu avancer le départ pour éviter le cyclone et pour couronner le tout, il y a eu cette affaire avec les orques de Rodrigues.<br />
La première image qui me vient en tête est celle de ces monstres du folklore européen qui m&#8217;ont tellement impressionné, lorsqu’adolescent, j&#8217;ai lu le « Seigneur des anneaux ». Puis rapidement, je réalise qu&#8217;il fait allusion à cette espèce de grand dauphin carnivore noir et blanc.<br />
– Ben… Heu… Pour venir avec vous… je veux bien. Mais j&#8217;aimerais en savoir un peu plus. Et puis, cette histoire d&#8217;orques, c&#8217;est quoi ?<br />
– Un groupe d&#8217;orques non connectées s&#8217;est mis à détruire systématiquement les colonnes d&#8217;extension des récifs de corail de l&#8217;ile de Rodriques. Cela ne s&#8217;était plus produit depuis des dizaines d&#8217;années. Afin de comprendre leur motivation, il faut que nous prenions contact avec elles et l&#8217;affaire est plutôt mal engagée pour l&#8217;instant. Enfin, il y a maintenant un noeud qui s&#8217;est formé pour gérer cette histoire. Je vais enfin pouvoir me consacrer pleinement à notre prochaine expédition. Nous sommes ici pour en parler, justement.</p>
<p style="text-align: center;"><small><small><a rel="license" href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ch/deed.fr"><img style="border-width: 0;" src="http://i.creativecommons.org/l/by-nc-nd/2.5/ch/88x31.png" alt="Creative Commons License" /></a><br />
<span><em>L&#8217;Acratie, c&#8217;est assez! &#8211; Prologue</em></span> par <a rel="cc:attributionURL" href="http://www.silicon-peace.com/romans/3-lacratie-cest-assez/010-chapitre1/">Bernard Krummenacher</a> est mis à disposition selon les termes de la<br />
<a rel="license" href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ch/deed.fr">licence Creative Commons Paternité &#8211; Pas d&#8217;Utilisation Commerciale &#8211; Pas de Modification 2.5 Suisse</a>.</small></small></p>
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		<title>20 &#8211; De toutes petites ondes</title>
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		<pubDate>Tue, 01 Nov 2011 16:15:26 +0000</pubDate>
		<dc:creator>KrummenHacker</dc:creator>
		
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		<description><![CDATA[Le ciel s&#8217;est couvert durant la nuit. De fortes précipitations s&#8217;abattent sur le cirque de Maïfatte. Le petit-déj est servi sous un dôme à l&#8217;extérieur comme à l&#8217;accoutumée, mais bien à l&#8217;abri d&#8217;une barrière de microturbulences. Les conversations des randonneurs portent toutes sur les impacts de la météo sur leur programme. – Ce n&#8217;est pas la [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Le ciel s&#8217;est couvert durant la nuit. De fortes précipitations s&#8217;abattent sur le cirque de Maïfatte. Le petit-déj est servi sous un dôme à l&#8217;extérieur comme à l&#8217;accoutumée, mais bien à l&#8217;abri d&#8217;une barrière de microturbulences.<br />
Les conversations des randonneurs portent toutes sur les impacts de la météo sur leur programme.<br />
– Ce n&#8217;est pas la pluie qui me fait peur. Mais mon mentor m&#8217;a déconseillé d&#8217;essayer de rejoindre Lélataniais ces prochains jours, parce que les chemins risquent de ne pas être praticables.<br />
– Oh ! Moi, de toute façon, je n&#8217;ai pas envie de me balader par un tel temps de chien. Si c&#8217;est pour être trempé jusqu&#8217;aux os et ne rien voir à plus de cinq mètres, très peu pour moi.<br />
– On pourrait aller visiter un musée à Sinpiaire. Qu&#8217;en penses-tu, mon chéri ?<br />
– Oh oui ! C&#8217;est une bonne idée. J&#8217;ai entendu dire qu&#8217;il y avait là-bas quelques échoppes très à la mode au marché couvert. Pourquoi ils l&#8217;appellent « marché couvert », d&#8217;ailleurs ? Tous les marchés sont couverts, non ? Tu le sais, toi ?<br />
Pour nous aussi, la météo contrecarre nos plans. J&#8217;interroge Vadina.<br />
– Qu&#8217;en penses-tu ? Pour ma part, je ne suis pas non plus très motivé à me trainer sous la pluie. Si en plus, les chemins deviennent impraticables, ce serait de la folie.<br />
– Tout à fait d&#8217;accord. On en parlait justement hier soir.<br />
– Ha ! Parce que tu savais que le temps allait se détériorer ?<br />
Elle me regarde comme une mère regarde son enfant après qu&#8217;il eût dit une ânerie.<br />
– Tu es bien le seul ici à ne pas avoir été au courant.<br />
– Ouais, bon, ça va ! Alors, hier soir, de quoi vous parliez ?<br />
– De ce que l&#8217;on pourrait faire en attendant le retour du soleil.<br />
– Et qu&#8217;est-ce que l&#8217;on peut faire en attendant le retour du soleil ?<br />
– Oh ! Beaucoup de choses. Mais il y a quelque chose qui devrait t&#8217;intéresser.<br />
– Ha oui ? Et c&#8217;est quoi ?<br />
– Pour les gens d&#8217;ici, c&#8217;est une vieillerie, mais pour moi, c&#8217;était presque d&#8217;actualité et pour toi, un beau rêve futuriste.<br />
– Là, tu m&#8217;intrigues. Allez ! Déballe ! Dis-moi de quoi il s&#8217;agit !<br />
– Cela peut paraitre étonnant, mais La Fournaise héberge la station réceptrice de la première centrale solaire orbitale. Et elle est aussi la dernière encore en activité.<br />
– Je crois en avoir entendu parler, mais je ne sais plus où. Tu dis que c&#8217;est la première et la dernière en activité ? Tu sais pourquoi ? C&#8217;est étonnant, non ?<br />
– Non, j&#8217;en sais rien. Mais si on va la voir, tu pourras le demander à quelqu&#8217;un sur place.<br />
– Et elle est où cette station réceptrice ? Bien sûr, elle est à l&#8217;air libre. Il va aussi pleuvoir des cordes. Faut pas oublier les imperméables.<br />
– Elle est à Sinpole. Et rassure-toi, c&#8217;est sur la côte ouest et le climat y est plus clément. Il ne devrait presque pas pleuvoir aujourd&#8217;hui.<br />
– OK ! Ça marche ! On y va ?<br />
– On y va !</p>
<p>Malgré un équipement complet avec paysageur et tous les gadgets modernes, les chambres mises à disposition des randonneurs par les gites ont une apparence rustique en phase avec le décor naturel. Alors, quand après trois jours à crapahuter dans les cirques, on remet les pieds dans un couloir de métro, il se produit comme un choc. Pour moi en tout cas, le retour brutal dans ce labyrinthe de couloirs piétonniers et de lignes de transport rapide, m&#8217;emmène dans un état proche de la claustrophobie. Même Vadina, qui a passé plusieurs années dans un univers confiné, semble affectée par la soudaine disparition du ciel, des forêts et des ravines.<br />
Heureusement, il ne nous faut pas plus de quinze minutes pour rejoindre Sinpole. Il nous en faut cinq de plus à suivre des flèches pour nous retrouver devant une porte portant l&#8217;inscription « Université de La Fournaise. Laboratoire de transmission d&#8217;énergie sans fil ».<br />
La porte reste fermée. D&#8217;habitude, lorsque nous nous présentons dans un lieu où nous sommes les bienvenus, voire même attendus, les portes s&#8217;ouvrent spontanément à notre approche. Mais là, non ! Moi, dans ce genre de circonstances, je m&#8217;inquiète très vite.<br />
– On fait quoi ? Tu crois vraiment que l&#8217;on peut visiter ?<br />
– Mais oui, bien sûr. Ou alors, Ixycs nous aurait monté un canular. Mais je ne peux pas me l&#8217;imaginer et encore moins que le Réseau se soit montré complice en nous dirigeant jusqu&#8217;ici comme si de rien n&#8217;était. Non, il doit y avoir une explication.<br />
– À mon époque, il y avait des boutons sur lesquels on appuyait et qui déclenchaient une sonnerie pour avertir qu&#8217;il y avait quelqu&#8217;un à la porte. Maintenant, avec tous leurs trucs technologiques, on est censé ne plus en avoir besoin, mais quand ça marche pas, on est dans la merde.<br />
– Rassure-toi, je sais ce que sont des sonnettes. Quelque peu désuètes, mais toujours utilisées à mon époque à moi.<br />
Un sourire se dessine sur mes lèvres.<br />
– Non, mais ! Tu nous vois ? On a vraiment l&#8217;air de p&#8217;tits vieux qui se lamentent sur l&#8217;époque actuelle en se souvenant comment c&#8217;était tellement mieux avant.<br />
Vadina me caresse doucement la joue.<br />
– T&#8217;es chou !<br />
Enfin, la porte s&#8217;ouvre. Deux femmes s&#8217;apprêtent à en franchir le seuil, perdues dans une conversation très technique. En passant devant nous, l&#8217;une d&#8217;elles prend conscience de notre présence.<br />
– Pouvons-nous vous être utiles ?<br />
Vadina me prend de vitesse pour répondre.<br />
– Oui. Nous désirons visiter l&#8217;antenne. On nous a dit de nous adresser à un certain Kloïk.<br />
– Ha ! Le professeur ? Il est occupé avec une instabilité de transmission. Vous le trouverez au fond du labo vers le convertisseur Tesla.<br />
– Oh ! S&#8217;il est occupé, nous ne voulons pas le déranger.<br />
– Non, non ! Allez-y. Ça lui fera du bien de sortir de son trou. Et puis, ça permettra à Nivel de souffler un peu. Bonne visite !<br />
Les deux femmes poursuivent leur chemin sans nous laisser le temps de les remercier. Nous avançons dans le laboratoire où sont entassés d&#8217;antiques appareils électriques de toutes sortes. Je devrais plutôt dire qu&#8217;ils ont beaucoup vécu, plutôt qu&#8217;antiques, car la plupart de ces objets semblent dater des siècles que j&#8217;ai passés à dormir. On dirait plus un musée qu&#8217;un laboratoire de recherche. Je crois reconnaitre ici un générateur Van de Graaff, là une maquette d&#8217;une station de radar. Et là encore un four à microondes. Le bidule qui m&#8217;intrigue le plus est un appareil de la taille d&#8217;un téléphone portable, mais sans le moindre clavier, avec juste un grand écran qui couvre toute sa surface. Juste à côté se trouve un bricolage composé simplement d&#8217;une bonne vieille LED dont les pattes sont enroulées autour de celles d&#8217;une diode normale. Mon passé d&#8217;électronicien essaie de comprendre quel était l&#8217;usage de ce dispositif. Il faudra que je le demande à ce fameux professeur.<br />
Justement, nous arrivons vers une étrange machine sur laquelle sont penchés deux hommes. L&#8217;un d’eux, visiblement irrité, invective son collègue. On dirait le professeur Miloch, l&#8217;ennemi juré des héros de BD Blacke et Mortimer.<br />
– Ce n&#8217;est pas possible. Tu ne peux pas prétendre que ce n&#8217;est pas toi qui as effectué cette modification. Il faut bien que quelqu&#8217;un l&#8217;ait faite. Et ici, je ne vois personne d&#8217;autre que toi pour faire de pareilles bêtises.<br />
– Mais Professeur, je t&#8217;assure n&#8217;y être pour rien. Consulte le Réseau pour te convaincre de mon innocence ! Tu verras bien.<br />
– Le Réseau ! Le Réseau ! Tu n&#8217;as que ce mot à la bouche. Je n&#8217;ai pas besoin du Réseau pour savoir ce qui se passe dans ce labo.<br />
C&#8217;est à ce moment qu&#8217;il s&#8217;aperçoit de notre présence.<br />
– Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ?<br />
– Nous désirons visiter l&#8217;antenne. On nous a dit de nous adresser à un certain Kloïk.<br />
– Professeur Kloïk ! J&#8217;ai pas le temps ! Revenez un autre jour ! Vous ne voyez pas que j&#8217;ai du travail ? Comme si je n&#8217;étais pas déjà assez occupé à réparer les bévues de mes assistants. Il faudrait que je perde mon temps à balader des touristes ? D&#8217;ailleurs, j&#8217;attends des visiteurs importants, alors disparaissez de ma vue !<br />
Son assistant essaie d&#8217;attirer son attention.<br />
– Professeur ! Heu&#8230; Professeur !<br />
– Quoi encore, Nivel ?<br />
Rentrant la tête dans les épaules, Nivel tend un bras dans notre direction.<br />
– Professeur, je crois que ce sont eux que tu attends.</p>
<p>Le visage de Kloïk, enfin je devrais dire du « Professeur » Kloïk, exprime quelques secondes de confusion, puis de honte, avant qu&#8217;il ne reprenne la maitrise de son image. Il arbore désormais un large sourire et écarte les bras en signe de bienvenue.<br />
– Ha, c&#8217;est vous ! Quel plaisir de vous rencontrer ! Veuillez me pardonner pour mon accueil si peu amical. Mais il y a tant de touristes qui imaginent qu&#8217;avec la Veillance, tout le monde est au courant de leurs projets et qui ne prennent pas la peine de prévenir de leur venue.<br />
– Ben, justement, nous n&#8217;avions pas prévenu de notre visite.<br />
– Mais si ! Mais si ! Vous ne l&#8217;avez pas fait explicitement, mais votre qualité de voyageurs temporels vous classe de facto dans la catégorie des personnalités dont je demande à être notifié de l&#8217;intérêt pour mes activités.<br />
Il m&#8217;arrive parfois, lorsque je suis confronté à des personnes avec lesquelles le premier contact était un peu tendu, mais semble s&#8217;améliorer, que je prenne le risque de lancer une plaisanterie plus ou moins provocante qui : soit les met complètement dans ma poche, soit me vaut une inimitié prolongée. Là, je me lance.<br />
– Ne s&#8217;agirait-il pas là d&#8217;une discrimination flagrante ? J&#8217;imagine que ton mentor doit t&#8217;en faire parfois le reproche, non ?<br />
– Oh ! Celui-là, ça fait bien longtemps que je l&#8217;ai planqué au fond d&#8217;un tiroir. Ça t&#8217;amuses, toi, de te faire tirer les vers du nez et ensuite réprimander par un morceau de silicium ?<br />
– Heu, non ! Pas vraiment. J&#8217;ai effectivement de la peine à m&#8217;y habituer.<br />
– Ha ! Ben, tu vois ? On est fait pour s&#8217;entendre. Bon, qu&#8217;est-ce que vous voulez voir, exactement ?<br />
– Ben, l&#8217;antenne !<br />
– Juste l&#8217;antenne ? Vraiment ? C&#8217;est pas très spectaculaire. On a aussi une petite collection d&#8217;objets très anciens en relation avec la transmission d&#8217;énergie sans fil. Vous aimez les antiquités, n&#8217;est-ce pas ?<br />
– Certes ! Quoique, s&#8217;il s&#8217;agit des objets exposés là derrière nous, pour moi, il y en a très peu que je peux qualifier d&#8217;antiquités. T&#8217;es d&#8217;accord avec moi, Vadina ?<br />
– Disons que de mon point de vue la proportion d&#8217;objets anciens est plus élevée que du tien, mais c&#8217;est vrai qu&#8217;il y a là de nombreux appareils dont je ne parviens même pas à deviner l&#8217;usage.<br />
Le sourire du professeur s&#8217;élargit encore plus.<br />
– Eh Bien, je me ferai un plaisir de dissiper ton ignorance&#8230;<br />
Kloïk s&#8217;interrompt au milieu de la phrase et se tourne vers son assistant.<br />
– Nivel, ne reste pas là bêtement. Je suis certain que tu as cent-mille bêtises à réparer. Allez, zou !<br />
Puis il se retourne vers nous et continue comme si rien ne s&#8217;était passé :<br />
– &#8230;pour autant qu&#8217;il ne s&#8217;agisse pas de cet objet-ci dont la fonction nous est inconnue.<br />
Il désigne le four à microondes.<br />
– La seule chose dont nous soyons certains est que cet appareil émettait un rayonnement centimétrique confiné à l&#8217;intérieur du dispositif. Nous avons échafaudé plein d&#8217;hypothèses quant à l&#8217;usage que l&#8217;on en faisait, mais la présence d&#8217;un éclairage et d&#8217;un petit moteur dont l&#8217;axe émerge au centre de la cavité nous laisse entièrement perplexes. L&#8217;un de vous aurait-il une idée ?<br />
Vadina répond immédiatement :<br />
– Non, désolé. Je n&#8217;ai jamais rien vu de semblable. Ce doit être un produit du 22e siècle ou au-delà. Bernard, tu ne connais pas non plus, non ?<br />
– Ben si ! C&#8217;est un bête four à microondes !<br />
Kloïk m&#8217;interroge :<br />
– Un four ? Mais pour quoi faire ?<br />
– Ben, pour faire cuire des aliments, tiens !<br />
Les deux me regardent comme si je venais de leur annoncer que finalement, la Terre était bien plate et non sphérique comme on le croyait depuis près d&#8217;un millénaire.<br />
– Ben quoi ? Pourquoi vous me regardez comme ça ? Parce que j&#8217;ai dit que l&#8217;on cuisait des aliments avec des microondes ?<br />
C&#8217;est Vadina qui me répond en premier.<br />
– Mais on ne peut pas !<br />
– Comment ça ?<br />
– Depuis le début du 21e siècle, il a été clairement démontré que le rayonnement électromagnétique est extrêmement nocif.<br />
– Peut-être, mais dans ce cas, il n&#8217;est pas question de préserver la santé de l&#8217;animal ou du légume que l&#8217;on cuit. Est-ce que tu penses qu&#8217;il n&#8217;est pas également nocif pour l&#8217;organisme qui aura le privilège de faire partie de ton prochain repas d&#8217;être bouilli ou rôti à la broche ?<br />
– Bien sûr, mais avec du rayonnement électromagnétique, ce n&#8217;est pas la même chose.<br />
Kloïk intervient.<br />
– Il est parfaitement connu, que des rayonnements microondes, absorbés par une masse d&#8217;eau, auront pour effet d&#8217;élever la température du liquide. Mais pour obtenir un effet de cuisson sur de la matière organique humide, il faut employer des intensités de rayonnement élevées qui sont effectivement extrêmement dangereuses pour les êtres vivants dans le voisinage de la source.<br />
– On risquerait d&#8217;être cuit soi-même, c&#8217;est ça ta crainte ?<br />
– Oui, exactement.<br />
– Tu vois cette grille derrière la fenêtre ? Elle fait partie du blindage qui retenait le rayonnement à l&#8217;intérieur de l&#8217;enceinte du four et le réfléchissait sur l&#8217;aliment qui lui se trouvait sur un plateau tournant.<br />
– Ah ! C&#8217;est à cela que servait le moteur ?!<br />
Vadina intervient.<br />
– Mais si un défaut se produisait dans le blindage, il pouvait se produire des accidents, non ?<br />
– Les seuls accidents dont j&#8217;ai eu connaissance concernaient des chats et des petits chiens victimes de la bêtise de leurs propriétaires.<br />
– Comment cela ?<br />
– C&#8217;était peut-être une légende urbaine, mais on aurait recensé un certain nombre de cas ou de petits animaux mouillés auraient été introduits dans des appareils de ce type pour les faire sécher. En tout cas, les manuels d&#8217;utilisateur précisaient en toutes lettres qu&#8217;il était inapproprié d&#8217;introduire des petits animaux dans les fours.<br />
– Les gens de ton époque étaient-ils vraiment aussi stupides ?<br />
– Malheureusement oui. Enfin pas tous, heureusement.<br />
Très fier de sa collection, le professeur nous explique le fonctionnement des appareils qui nous sont inconnus. Nous arrivons vers celui qui m&#8217;a fait penser à un téléphone portable.<br />
– Professeur ? Je suis intrigué par ce truc, là.<br />
– Ça ?<br />
Il saisit l&#8217;appareil et me le tend. Je le saisis et l&#8217;observe sous tous les angles. Des petits cristaux blancs s&#8217;accrochent sur les boutons et orifices situés sur la tranche, sans doute issus d&#8217;une batterie bien au-delà de sa fin de vie. Sur la face arrière, il y a une pomme stylisée.<br />
– C&#8217;est un Mac ? Ils en ont fait des si petits que ça ? La souris, on la met où ?<br />
– Un maque ?<br />
– Un Macintosh ! Un ordinateur, quoi ! La firme Apple fabriquait des ordinateurs qui fonctionnaient sur un système d&#8217;exploitation différent de Windows. Ils n&#8217;avaient pas une part de marché importante, mais ils avaient un certain succès dans les milieux branchés. Par contre, en 1999, Apple ne se portait pas très bien. Je suis même surpris qu&#8217;ils aient survécu assez longtemps pour fabriquer un ordinateur aussi petit. Il doit dater des années 2030, ou quelque chose comme ça. Non ?<br />
Vadina me corrige.<br />
– Non, non ! Ces appareils-là étaient courants aux alentours de 2010. Il s&#8217;agit en fait d&#8217;un téléphone.<br />
– Ha bon ? Apple s&#8217;est mis à faire des téléphones ? Ils ont renoncé aux ordinateurs ? C&#8217;est dommage !<br />
Je montre l&#8217;assemblage de la LED et de la diode.<br />
– En fait, ce qui m&#8217;intrigue, c&#8217;est ce bricolage, là ! J&#8217;imagine que cette diode et cette LED ne font pas partie des composants de ce&#8230; téléphone. Ils sont d&#8217;une technologie bien plus ancienne.<br />
– Ça ? C&#8217;était un moyen très simple de démontrer le principe de transmission d&#8217;énergie par ondes radio.<br />
– Et encore ?<br />
– Il s&#8217;agit d&#8217;un récepteur microondes rudimentaire. Les deux fils de la diode forment une antenne. Les microondes émises par le téléphone induisent un courant dans l&#8217;antenne qui va pousser alternativement les électrons d&#8217;un bout à l&#8217;autre de celle-ci. Une diode ne laisse passer les électrons que dans un seul sens. Ils vont donc s&#8217;accumuler dans une seule branche de l&#8217;antenne. Pour rétablir l&#8217;équilibre, ils vont passer par la LED qui, elle, va en conséquence émettre de la lumière. Mais il faut être à quelques centimètres du téléphone pour que ça marche.<br />
– Ah ! C&#8217;est pas con. Quand je serai de retour en 1999, il faudra que j&#8217;essaie de refaire l&#8217;expérience.<br />
Je repose le téléphone à la pomme et m&#8217;apprête à passer à une autre antiquité lorsqu’une réflexion passe directement de mon subconscient à mes cordes vocales :<br />
– Mais alors, si on a abandonné les microondes qui sont si dangereuses et je veux bien le croire en apprenant qu&#8217;on peut allumer une LED avec un simple téléphone portable, tous les gadgets qui nous entourent et qui communiquent sans fil&#8230; Ben&#8230; Alors, ils communiquent comment ? C&#8217;est valable aussi pour ton assistant cognitif, Vadina.<br />
– Si ! Si ! Dans les années 90, on utilisait toujours des ondes radio, mais à un niveau d&#8217;énergie bien plus faible qu&#8217;à l&#8217;époque de ces machins, là.<br />
Kloïk surenchérit :<br />
– Aujourd&#8217;hui également, les ondes radioélectriques restent la seule solution pratique. Théoriquement, on pourrait utiliser le champ quantique du vide, mais c&#8217;est encore de la science-fiction.<br />
– Mais alors ? Même si on travaille à des niveaux très faibles, le nombre d&#8217;appareils qui les utilise est si grand qu&#8217;on doit être plongé en permanence dans une sorte de&#8230; je sais pas comment on pourrait appeler ça&#8230; une sorte de&#8230; brouillard électromagnétique, non ?<br />
– Non&#8230; enfin oui ! Mais il y a des normes très contraignantes qui imposent une limitation des transmissions pour maintenir l&#8217;électrosmog à un niveau qui soit sans danger.<br />
Je remarque une certaine réticence du professeur à disserter sur ce sujet. Il cherche à dévier la conversation.<br />
– Bien, et maintenant, si nous allions la voir, cette fameuse antenne ?</p>
<p>Nous émergeons à la surface sans avoir vraiment l&#8217;impression d&#8217;être à l&#8217;air libre. C&#8217;est pourtant le cas, car nous sommes caressés par une brise chaude. Plusieurs mètres au-dessus de nos têtes, une sorte de grillage métallique immense obstrue partiellement le ciel. Elle s&#8217;étend à perte de vue, ou presque, en développant une structure fractale arborescente dont les plus fines branches, longues d&#8217;une dizaine de centimètres, toutes parallèles, s&#8217;imbriquent les unes dans les autres comme des peignes géants. Ça et là, des piliers de verre, est-ce bien du verre, maintiennent la structure à bonne distance du sol.<br />
Pour apprécier la chose, je penche ma tête en arrière, au risque de me faire un torticolis.<br />
– Mais c&#8217;est immense ! On ne voit pratiquement pas le bord. Ça a quelle taille ?<br />
– Un peu plus de 1414 mètres de diamètre.<br />
– 1414 mètres ? C&#8217;est à peu près √2 kilomètres, non ?<br />
– C&#8217;est exactement √2 kilomètres, au millimètre près ! Enfin, si l&#8217;on néglige la dilatation thermique.<br />
– Wow ! Mais pourquoi cette valeur précise ? Il y avait un impératif technique qui a conduit à ce choix ?<br />
– Non, pas à ma connaissance. Je me souviens m&#8217;être posé cette même question lorsque j&#8217;étais étudiant. Mon professeur m&#8217;avait alors affirmé que l&#8217;antenne avait été construite sur une friche circulaire qui avait déjà environ cette taille. Face à une telle opportunité, nul ingénieur n&#8217;aurait pu résister à ajuster sa cote à cette valeur emblématique.<br />
– Et cette friche, elle avait servi à quoi précédemment ?<br />
– On ne sait pas exactement. Cela remonte aux périodes troublées de l&#8217;Éclosion. Une légende affirme que ce terrain était utilisé par des gens&#8230; comment les appelait-on déjà ? &#8230; Des microtaires, je crois. Tu sais ! Ces gens qui conduisaient les guerres ?<br />
– Des militaires !<br />
– C&#8217;est cela, merci ! Certains prétendent qu&#8217;ils lançaient des missiles depuis ce terrain, d&#8217;autres qu&#8217;il y avait ici une antenne qui permettait de communiquer avec des navires n&#8217;importe où sur la planète. C&#8217;est stupide, bien sûr, comme presque toutes les légendes.<br />
Vadina intervient.<br />
– Mais pourquoi avoir choisi ce site ? Avant le départ du Santa-Maria, les centrales solaires orbitales n&#8217;étaient toujours, comme la fusion nucléaire, que des projets en quête de rentabilité. Je me souviens qu&#8217;on disait que, pour que de telles centrales soient intéressantes d&#8217;un point de vue économique, il faudrait installer des antennes de plusieurs kilomètres de diamètre, capables de fournir en énergie des populations se comptant en dizaines de millions de personnes. Je doute que La Fournaise, au moment de son pic de population, eût compté autant d&#8217;habitants.<br />
– Cette centrale était un prototype de petite dimension. Sa situation près de l&#8217;équateur permettait d&#8217;avoir un faisceau pratiquement vertical, au contraire de sites situés à de plus hautes latitudes, permettant ainsi de minimiser les pertes lors de la traversée de l&#8217;atmosphère. Et puis, La Fournaise a toujours été un pôle planétaire de compétences en matière de transmission d&#8217;énergie sans fil.<br />
Un petit rire m&#8217;échappe.<br />
– Ha ! Ha ! Un pôle ! Sinpole ! C&#8217;est de là que vient le nom de ce lieu ?<br />
– Non, non ! Pas du tout ! Sinpole est un nom qui vient de l&#8217;ancien anglais « Single Pole », qu&#8217;on pourrait traduire par « pôle unique », l&#8217;autre pôle étant situé à 36 000 km au-dessus de l&#8217;équateur.<br />
– Et elle marchait bien, cette centrale ?<br />
– Elle marche toujours ! L&#8217;antenne collecte actuellement 150MW, soit environ 100W par mètre carré.<br />
Je rentre instinctivement ma tête dans les épaules.<br />
– Quoi ? 100W par mètre carré, là au-dessus de nos têtes ?<br />
– Rassure-toi ! Le rendement de l&#8217;antenne est supérieur à 99.99 %. Et encore, l&#8217;essentiel des pertes est le fait de réflexions. Seule une infime partie de l&#8217;énergie reçue parvient à traverser l&#8217;antenne. En fait, ici, sous l&#8217;antenne, on est mieux à l&#8217;abri de l&#8217;électrosmog que n&#8217;importe où ailleurs sous l&#8217;ile.<br />
– Il ne passe vraiment rien ou presque à travers cette passoire, là-haut ? C&#8217;est difficile à croire.<br />
– Il ne s&#8217;agit pas de croire, mais de s&#8217;informer et de comprendre.<br />
– Hmmm ? Je vais te faire confiance, mais je ne suis pas rassuré.<br />
Vadina exprime sa propre crainte en se serrant tout contre moi.<br />
– Mais dis-moi, Professeur, je constate que l&#8217;antenne est de conception classique et doit avoir été relativement simple à construire et entretenir. Mais l&#8217;autre extrémité du système, dans l&#8217;espace, il en aura fallu des lancements de fusées pour le mettre en place, en plus sur une orbite géostationnaire, non ?<br />
– Non ! Aucune fusée n&#8217;a jamais été lancée spécifiquement pour ce projet.<br />
– Mais alors, on en a élaboré les matériaux dans l&#8217;espace ? Sur la Lune ? Ou, aurait-on été jusqu&#8217;à capturer un astéroïde ?<br />
– Ni l&#8217;un ni l&#8217;autre. Ce n&#8217;est que depuis la seconde moitié du troisième siècle que les peuplements spatiaux ont été totalement autonomes et ont pu consacrer une part de leur infrastructure industrielle pour contribuer à des projets utiles pour la Terre. La première centrale solaire orbitale ayant été construite un siècle et demi plus tôt, on a dû se débrouiller tout seul.<br />
– Mais alors, comment ?<br />
Je marque un moment de silence. C&#8217;est Vadina qui le rompt.<br />
– Avec l&#8217;ascenseur, c&#8217;est cela ?<br />
– Exactement. La construction du premier ascenseur spatial a été le déclencheur, tant pour les colonies dans le système solaire que pour tous les projets en orbite terrestre. La véritable Éclosion a eu lieu un siècle et demi après les premiers sauts de puce hors de l&#8217;atmosphère qui marquent son calendrier officiel.<br />
– Alors, dès la mise en place de l&#8217;ascenseur, on a construit ce premier prototype ?<br />
– Oh ! Il faut se rappeler qu&#8217;au tout début, l&#8217;ascenseur ne ressemblait pas du tout à ce qu&#8217;il est devenu par la suite. Il s&#8217;agissait plus d&#8217;un monte-charge que d&#8217;un véritable ascenseur et la demande était très forte. Il fallait définir des priorités, la première étant le renforcement de l&#8217;ascenseur lui-même. Dans les premières décennies, l&#8217;ascenseur n&#8217;était même pas utilisable pour le transport de passagers, la vitesse réduite des grimpeurs impliquait que la traversée des ceintures de radiations durait plusieurs jours, ce qui aurait été fatal à tout être vivant en l&#8217;absence d&#8217;une protection efficace.<br />
– Mais, on ne pouvait pas blinder la capsule pour protéger ses occupants ?<br />
– Les blindages antiradiations statiques de l&#8217;époque étaient si lourds que l&#8217;ascenseur n&#8217;aurait pas supporté leur poids. Ce n&#8217;est qu&#8217;avec l&#8217;invention des champs dynamiques que le problème a été résolu. Ce qui, soit dit en passant, n&#8217;a pas résolu le problème de la disponibilité, bien au contraire.<br />
– Mais finalement, la centrale a été construite ?<br />
– Oui ! Mais il aura fallu trente ans pour la compléter. Les suivantes, bien que beaucoup plus volumineuses, ont été mises en place bien plus rapidement.<br />
– Comment cela ? On a construit d&#8217;autres ascenseurs ?<br />
– Non ! Mais au fur et à mesure de sa croissance, le frêle filin qu&#8217;il était à ses débuts, s&#8217;est progressivement transformé en une véritable tour capable de transporter des charges bien plus lourdes et plus rapidement.<br />
Tout en parlant, Kloïk nous emmène au centre de l&#8217;antenne. Là se dresse une sorte de tronc multiple, du sommet duquel s&#8217;étale la structure arborescente. Un léger bourdonnement émane du tronc.<br />
– C&#8217;est quoi ce bruit ?<br />
– Il s&#8217;agit d&#8217;une instabilité dans les guides d&#8217;ondes. Les guides d&#8217;ondes sont ces tuyaux qui viennent de toute la surface de l&#8217;antenne comme les nervures d&#8217;une feuille et s&#8217;enfoncent dans le sol ici même. La conversion en électricité s&#8217;effectue à l&#8217;aide de convertisseurs Tesla situés dans une caverne quarante mètres sous nos pieds.<br />
– Un convertisseur Tesla ? C&#8217;est pas l&#8217;appareil sur lequel vous travailliez lors de notre arrivée ?<br />
– Justement. L&#8217;instabilité est due au fait que nous avons dû retirer un des convertisseurs à des fins de maintenance et répartir sa charge sur les autres. Elle disparaitra dès que le convertisseur sera remis en place.<br />
– Et ce n&#8217;est pas dangereux cette instabilité ?<br />
– Non ! Pourquoi est-ce que ça le serait ? C&#8217;est exactement comme un robinet qui siffle. C&#8217;est désagréable, mais pas problématique.<br />
Kloïk nous conduit vers la périphérie de l&#8217;antenne. Tout au long de celle-ci est disposé un peigne continu dont les dents se recourbent vers le haut, s&#8217;enroulent comme un ressort sur une demi-douzaine de spires puis se terminent en pointant vers le centre de l&#8217;antenne. Je suis intrigué par ce dispositif.<br />
– Les pointes en tirebouchon, là, elles servent à quoi ? J&#8217;imagine qu&#8217;il ne s&#8217;agit pas seulement d&#8217;un truc esthétique, non ?<br />
– Tirebouchon ?<br />
– Oui, en spirale. Le tirebouchon était un outil très répandu qui servait à retirer les bouchons de liège des bouteilles de vin.<br />
– Ha ! Intéressant ! Les terminateurs, c&#8217;est comme cela qu&#8217;on les nomme, servent à absorber les ondes de surface qui se développent sur l&#8217;antenne et à éviter leur diffusion dans l&#8217;environnement.<br />
– J&#8217;imagine que c&#8217;est efficace ?<br />
– Oui, évidemment.<br />
– Il y en a une là qui est tordue et on dirait qu&#8217;il y a quelque chose d’accroché dessus.<br />
– Où ça ? Ha ! Merde ! Encore un de ces putains d&#8217;oiseaux qui est venu se faire griller dessus.<br />
– C&#8217;est grave ? Ça arrive souvent ?<br />
– Non, heureusement, c&#8217;est fort rare. Mais d&#8217;une fois à l&#8217;autre, on a tendance à en oublier les conséquences. Pour l&#8217;oiseau qui a été assez stupide pour essayer de se poser là, c&#8217;est grave, oui. Mais pour le fonctionnement de la centrale, c&#8217;est un incident mineur. Excusez-moi un instant.<br />
Il pose sa main sur un disque doré encastré dans un pilier.<br />
– Nivel ? Tu peux remettre le Tesla en place, il n&#8217;est pas en cause. Je viens de trouver la panne. Envoie un robot changer le terminateur&#8230; Attends, je l&#8217;identifie&#8230; 18-14-25-837. Voilà ! Et pour une fois, ne lambine pas !<br />
Puis, il se retourne vers nous.<br />
– Voilà, excusez-moi ! Eh bien, je crois que nous avons à peu près tout vu ? Suis-je parvenu à satisfaire votre curiosité ?<br />
Les yeux en l&#8217;air, encore fasciné par la géométrie de l&#8217;antenne, je n&#8217;essaie même pas de trouver une réponse polie. C&#8217;est Vadina qui s&#8217;en charge.<br />
– Oui, oui. Tout à fait. Nous te remercions infiniment, Kl&#8230; Professeur Kloïk. Mais j&#8217;aurais encore une dernière question :<br />
– Je t&#8217;en prie.<br />
– Si c&#8217;est la dernière centrale de ce type en service, pourquoi a-t-on abandonné cette technologie ? Et pourquoi, la plus vieille d&#8217;entre elles, donc probablement pas la plus performante, ni la plus rentable, est-elle encore en service ?<br />
– Ma chère, si j&#8217;en crois mes modestes connaissances en arithmétique, ce sont deux questions que tu me poses là. Je répondrai d&#8217;abord à la seconde : la seule raison de son maintien en activité est qu&#8217;il y a suffisamment de Fournaisiens qui estiment que l&#8217;antenne fait partie du patrimoine local et qu&#8217;un noeud de personnes très motivées, dont j&#8217;ai l&#8217;immense fierté d&#8217;être l&#8217;animateur actuel, s&#8217;occupe de son entretien.<br />
Il marque une pause, peut-être pour attendre nos félicitations concernant son leadership. Mais devant notre absence de réaction, il continue :<br />
– À surface égale, les centrales solaires terrestres avec des capteurs efficaces produisent globalement la même quantité d&#8217;énergie, même s&#8217;ils ne fonctionnent que les jours de beau temps. De plus, une centrale solaire orbitale est beaucoup plus complexe à entretenir qu&#8217;une centrale terrestre. Sans compter que la transmission des faisceaux d&#8217;ondes nécessite, comme vous le voyez, des infrastructures centralisées qui sont des cibles faciles pour les restituteurs de tous poils, alors que la production solaire terrestre peut être totalement décentralisée. Lorsque la consommation énergétique, suite à la décroissance de la population, est devenue inférieure aux capacités de production, on s&#8217;est dépêché de fermer les dernières centrales nucléaires. Les centrales solaires orbitales ont suivi, ainsi que de nombreuses fermes d&#8217;éoliennes.<br />
Ma fibre écologiste se rebiffe.<br />
– Quoi ? Même les éoliennes ? Mais c&#8217;est un moyen de produire de l&#8217;électricité très propre.<br />
Vadina me regarde avec amusement :<br />
– On voit que tu n&#8217;as pas vécu&#8230; pas encore&#8230; le développement industriel de cette technologie. À la fin du 21e siècle, on comptait plusieurs dizaines de millions de grandes éoliennes. Les déserts et les océans en étaient couverts.<br />
Kloïk ne me laisse pas le temps de réagir.<br />
– Excusez-moi, mais il va falloir que je vous laisse. Cet incapable de Nivel n&#8217;est même pas fichu de demander à un robot d&#8217;effectuer une tâche élémentaire. Il va falloir que je m&#8217;en occupe moi-même. Vous trouverez un accès au métro à une centaine de mètres en suivant ce chemin. Je vous souhaite une excellente fin de séjour à La Fournaise.<br />
Sans attendre nos remerciements, il s&#8217;éloigne en direction du centre de l&#8217;antenne.<br />
– Bon, ben, je crois que la visite est terminée.<br />
– Oui ! Mais quel personnage, que ce Kloïk !<br />
– Tss ! Tss ! Professeur Kloïk ! Un peu de respect, voyons !<br />
En riant, nous partons rejoindre le monde souterrain.</p>
<p>– Au fait, on n&#8217;a pas encore décidé de ce que l&#8217;on allait faire demain. Si la météo ne s&#8217;arrange pas, il va falloir abréger notre balade dans les cirques.<br />
– Tu as raison. Les prévisions annoncent deux jours de répit, puis ça va devenir vraiment moche avec l&#8217;arrivée d&#8217;un cyclone. Il ne sera alors plus question de se promener en surface.<br />
– Alors, que va-t-on faire de ces deux jours ?<br />
– On m&#8217;a chaudement recommandé de passer par les « Trois Salades ».<br />
– Les « Trois Salades » ? Ixycs nous en avait parlé, non ?<br />
– C&#8217;est possible. Il parait qu&#8217;ils proposent d&#8217;excellentes tisanes aux randonneurs de passage. Je voudrais m&#8217;en faire une petite réserve. Les tisanes, c&#8217;est une des choses qui m&#8217;ont particulièrement manqué là-haut.<br />
– Alors, va pour les « Trois Salades ». C&#8217;est bizarre, comme nom, tu ne trouves pas ?</p>
<p style="text-align: center;"><small><small><a href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ch/deed.fr" rel="license"><img style="border-width: 0;" src="http://i.creativecommons.org/l/by-nc-nd/2.5/ch/88x31.png" alt="Creative Commons License" /></a><br />
<span><em>Bienvenue en Acratie &#8211; Chapitre 20</em></span> par <a href="http://www.silicon-peace.com/romans/2-bienvenue-en-acratie/200-de-toutes-petites-ondes" rel="cc:attributionURL">Bernard Krummenacher</a> est mis à disposition selon les termes de la<br />
<a href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ch/deed.fr" rel="license">licence Creative Commons Paternité-Pas d&#8217;Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.5 Suisse</a>.</small></small></p>
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		<title>19 &#8211; Là, c&#8217;était ma maison</title>
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		<pubDate>Fri, 30 Sep 2011 08:18:13 +0000</pubDate>
		<dc:creator>KrummenHacker</dc:creator>
		
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		<description><![CDATA[L&#8217;eau coule sur nos deux corps enlacés. Après la longue marche de la journée, nous n&#8217;avons même pas l&#8217;énergie de faire l&#8217;amour. Nous laissons nos doigts nous caresser mutuellement, massant délicatement nos muscles courbatus. – Viens, il est temps de rejoindre nos amis. Nous montons à la surface, où, sous un des dômes, nous attendent Ixycs, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>L&#8217;eau coule sur nos deux corps enlacés. Après la longue marche de la journée, nous n&#8217;avons même pas l&#8217;énergie de faire l&#8217;amour. Nous laissons nos doigts nous caresser mutuellement, massant délicatement nos muscles courbatus.</p>
<p>– Viens, il est temps de rejoindre nos amis.<br />
Nous montons à la surface, où, sous un des dômes, nous attendent Ixycs, quelques membres du nœud d&#8217;accueil, ainsi qu&#8217;une partie de l&#8217;équipage du premier vaisseau interstellaire. Très vite, Vadina s&#8217;enferme avec ses compagnons d&#8217;aventure dans une conversation technique qui me dépasse totalement. J&#8217;en profite pour me concentrer sur le délicieux canard à la vanille qui est au menu. Après le repas, je m&#8217;écarte un peu des dômes illuminés pour m&#8217;étendre sur le gazon et admirer ce ciel étoilé qui m&#8217;a pris Nielle et m&#8217;a offert Vadina en échange. La Voie lactée le traverse de part en part. On y distingue la Croix du Sud ainsi que le Sac à Charbon. Mentalement, j&#8217;essaie de me la représenter en trois dimensions. Lorsque j&#8217;y parviens, je suis pris d&#8217;un vertige irrésistible. Je suis ici, sur ce qui n&#8217;est même pas un grain de sable à l&#8217;échelle de la galaxie. À peine à côté, il y a ce cylindre noir noyé dans des luminescences bleutées se déplaçant à une vitesse maintenant proche de celle de la lumière, en route pour une étrange planète toroïdale, quelque part dans ces milliards d&#8217;étoiles.<br />
– Est-ce que l&#8217;aspect du ciel a changé en cinq siècles ?<br />
C&#8217;est Clod Sung qui me pose cette question en français.<br />
– Cela ne te dérange-t-il pas que nous parlions en français ? Je n&#8217;ai pas beaucoup l&#8217;occasion de le pratiquer et ta présence ici est une aubaine pour moi.<br />
– Avec plaisir. Cela fait maintenant près d&#8217;un an que je n&#8217;ai plus parlé dans ma langue maternelle. Si ça se prolonge trop longtemps, je risque d&#8217;en perdre la pratique et lors de mon retour en 1999, les gens vont s&#8217;étonner, craindre une lésion dans mon cerveau et me conseiller d&#8217;aller consulter un neurologue. Et je lui dirais quoi au neurologue ? Que tout va bien, que c&#8217;est juste que j&#8217;ai passé trop de temps dans l&#8217;avenir où j&#8217;ai perdu l&#8217;habitude de parler français ? Pour sûr que je finirais mes jours dans un asile avec un entonnoir sur la tête !<br />
– Il faudra un jour que tu m&#8217;expliques cette histoire d&#8217;entonnoir, mais je suis vraiment curieux de savoir à quoi ressemblait le ciel à l&#8217;Éclosion.<br />
– Ben, si on était suffisamment loin d&#8217;une ville, il était tout à fait semblable à celui-ci. Dans les villes, la pollution lumineuse faisait que seules les plus brillantes étoiles étaient visibles.<br />
– Oh ! Tu sais, dans les villes actuelles, souterraines ou couvertes, on ne voit plus les étoiles du tout.<br />
– Oui, mais non. Aujourd&#8217;hui, pour sortir d&#8217;une ville, il suffit de prendre le premier ascenseur pour monter à la surface ou sur le toit, et tu te retrouves, les nuits sans lune évidemment, dans le noir le plus total. À mon époque, en Europe, il n&#8217;y avait plus que quelques rares oasis d&#8217;obscurité et il fallait parcourir des centaines de kilomètres en voiture pour s&#8217;y rendre.<br />
– Ne perçois-tu point de différence là, maintenant ?<br />
– S&#8217;il y avait la Lune, je te dirais que oui, vu que maintenant elle a cette atmosphère qui la rend toute floue.<br />
J&#8217;observe le ciel avec attention afin de tenter de percevoir cette différence que Clod semble me suggérer.<br />
– Je ne connais pas bien le ciel austral, je ne l&#8217;avais jamais vu qu&#8217;en photo avant d&#8217;arriver ici. Mais ce à quoi tu fais allusion, c&#8217;est cette grosse nébuleuse vaguement rougeâtre, là dans la Voie lactée ? On dirait une grosse boule avec deux oreilles en trompette.<br />
Je lui désigne une tache à peine perceptible dans la Voie lactée. Il me tend un disque transparent de même diamètre que les disques dorés.<br />
– Regarde au travers !<br />
Je place le disque à 20 centimètres devant mes yeux. Immédiatement, la nébuleuse devient bien plus lumineuse, permettant d&#8217;observer ses détails sans difficulté. Étonnamment, les étoiles environnantes ne deviennent pas plus brillantes. Il ne s&#8217;agit donc pas d&#8217;un simple amplificateur de lumière, mais d&#8217;un appareil plus complexe qui, d&#8217;une manière ou d&#8217;une autre, devine le centre d&#8217;intérêt de l&#8217;observateur.<br />
– Génial, ce truc ! La nébuleuse, c&#8217;est quoi ?<br />
– C&#8217;est Eta Carena, enfin ce qu&#8217;il en reste.<br />
– Ah oui ! Je connais. C&#8217;est cette grosse étoile qui disperse de grandes quantités de matière dans son environnement sous forme de deux lobes coniques, non ? À mon époque, ces cônes, qui étaient le résultat d&#8217;une explosion qui s&#8217;était produite 150 ans plus tôt, ressemblaient à un gros diabolo de jongleur. À l&#8217;heure actuelle, ces lobes doivent être énormes, ils pourraient correspondre aux deux oreilles, là. C&#8217;est ça, non ?<br />
– Oui.<br />
– Mais la boule, c&#8217;est quoi ?<br />
Il ne me répond pas, me laissant émettre ma propre hypothèse.<br />
– Attend ! Je crois me souvenir que cette étoile pouvait se transformer en une supernova d&#8217;un instant à l&#8217;autre, soit dans une année, soit dans un million. Tu veux dire que Eta Carena a effectivement explosé en supernova et que cette boule matérialise l&#8217;onde de choc de l&#8217;explosion contre la matière interstellaire ?<br />
Il ne me répond toujours pas.<br />
– C&#8217;est arrivé quand ? Si je compare sa taille à celle des lobes, ce doit être très ancien. Je pencherais même pour la première moitié du 21e siècle. Dommage, j&#8217;ai dû manquer de peu un fameux spectacle&#8230; Mais, non, je suis bête. Puisque je vais retourner à mon époque, je vais pouvoir y assister en direct. Ah ! Ce sera cool, je pourrai dire aux gens que j&#8217;ai vu la nébuleuse planétaire qui restera dans un demi-millénaire.<br />
– Je crains que tu ne sois déçu. Eta Carena n&#8217;a explosé qu&#8217;il y a une soixantaine d&#8217;années. Si la boule est déjà si grande, c&#8217;est que l&#8217;onde de choc avance bien plus vite que la matière des lobes. Dans une vingtaine d&#8217;années, ces lobes auront totalement disparu, rattrapés et dispersés par l&#8217;onde de choc.<br />
– Ha ! C&#8217;est trop con. J&#8217;aurais bien voulu voir une supernova.<br />
– Tu te consoleras probablement avec Bételgeuse, qui a explosé en supernova dans les années soixante du premier siècle de l&#8217;Éclosion.<br />
– Les années soixante, ça fait dans les années 2030, j&#8217;espère que je ne serai pas trop gâteux pour pouvoir encore en profiter.<br />
En silence, nous continuons d&#8217;admirer le ciel durant de longues minutes. J&#8217;essaie de m&#8217;imaginer ce qu&#8217;ont dû ressentir les observateurs de ce bout de ciel lorsqu&#8217;ils ont subitement vu s&#8217;allumer une étoile plus lumineuse que la Lune.<br />
Il me désigne une étoile à côté de la croix du Sud.<br />
– Sais-tu quelle est cette étoile ?<br />
– Heu&#8230; non !<br />
– C&#8217;est Alpha du Centaure.<br />
– Tu veux dire l&#8217;étoile vers laquelle était parti le Santa-Maria ?<br />
– Celle-là même !<br />
– Merci ! Je m&#8217;étais souvent demandé où elle pouvait bien se situer dans le ciel.<br />
Je contemple encore un moment cette étoile en imaginant les aventures que Vadina et ses compagnons ont vécues là-haut. Puis, des reflets du Lausanne futuriste que j&#8217;avais entraperçus ce matin refont surface dans les aires visuelles de mon cortex. Du coup, le ciel fournaisien ne me présente plus le moindre intérêt.<br />
– Clod, ce matin, j&#8217;ai commencé à explorer la région où je vivais, mais en 2091 et j&#8217;ai envie de m&#8217;y replonger. Ça t&#8217;intéresse ?<br />
– Et comment !<br />
– On est bien ici. Je vais chercher une console. Je suis de retour dans deux minutes.<br />
Je lui rends le disque transparent et m&#8217;apprête à me lever. Il passe sa main sur le disque qui, comme par magie, perd sa transparence et prend une belle teinte dorée.<br />
– Cela ne sera pas nécessaire.</p>
<p>Revoilà la tour solaire dans le lac Léman et son champ de miroirs parmi les vignes. Revoilà l&#8217;autoroute avec ses&#8230; hou là, là&#8230; si nombreuses voitures qui la sillonnent. Revoilà enfin Lausanne et son nouveau centre-ville qui m&#8217;intrigue autant qu&#8217;il me choque.<br />
La caméra se glisse maintenant entre les immeubles. Elle s&#8217;arrête à quelques mètres d&#8217;un rideau de végétation pendant d&#8217;une passerelle. Des ouvriers, suspendus par des filins, s&#8217;affairent à récolter de gros fruits mauves. J&#8217;ai l&#8217;impression qu&#8217;ils ne sont pas très habiles à cette tâche. En voilà d&#8217;ailleurs un qui laisse échapper un fruit qui va s&#8217;écraser sur le sol deux-cents mètres plus bas. Je m&#8217;étonne que l&#8217;on n’emploie pas plutôt des orangs-outangs ou des chimpanzés : ils seraient bien moins maladroits que des homos. Mais sans doute qu&#8217;il est encore trop tôt pour que leur humanité soit reconnue et qu&#8217;une place leur soit offerte dans nos sociétés.<br />
L&#8217;image se déplace maintenant vers l&#8217;un des bâtiments. Celui-ci a une forme hélicoïdale. On dirait un gigantesque tirebouchon. Comment un tel immeuble peut-il seulement supporter son propre poids ? En approchant, on remarque que la structure s&#8217;accroche à la face intérieure d&#8217;un cylindre transparent constellé aléatoirement d&#8217;ouvertures circulaires de diamètres variés. Ce cylindre, on le devine plus qu&#8217;on ne le voit réellement. Quel matériau est utilisé pour réaliser une telle prouesse ? Je n&#8217;en sais rien. Mais je suppose qu&#8217;il suffit de demander.<br />
– Heu&#8230; Réseau ? De quel matériau est constituée cette tour transparente ? Est-ce du verre ?<br />
– Pas d&#8217;un verre commun à base de silice ! Wikipédia (quelle étonnante source d&#8217;information, à la fois si peu structurée et pourtant si diversifiée), précise qu&#8217;il s&#8217;agit de magalucarbotane, un alliage vitreux de magnésium, d&#8217;aluminium, de titane et de carbone. Cet alliage est aussi résistant que l&#8217;acier pour un poids très faible. Non seulement il est transparent aux longueurs d&#8217;ondes visibles, mais son indice de réfraction de 1.05 le rend pratiquement invisible dans l&#8217;air en raison de l&#8217;absence presque totale de réflexion et de diffraction. Dans le cas de cette tour, ce que l&#8217;on observe, c&#8217;est la poussière qui s&#8217;est déposée à sa surface et non la tour elle-même.<br />
Clod Sung prend la parole.<br />
– Serait-il possible de voir la même scène un jour de pluie ?<br />
Immédiatement, la belle lumière de ce jour ensoleillé fait place à celle, terne, d&#8217;une journée de novembre. Des rafales de vent agitent les rideaux de végétation, les débarrassant de leurs dernières feuilles. Une pluie battante s&#8217;abat sur la ville. La tour que nous observons s&#8217;est transformée en une cascade liquide.<br />
– Wow ! Bien vu Clod. Comme la tour est quasiment invisible, la pluie qui s&#8217;écoule le long de ses parois est mise en évidence. On dirait que la tour elle-même est une cascade. Crois-tu que l&#8217;architecte y a pensé en concevant ce bâtiment ?<br />
– Va savoir. En tout cas, c&#8217;est très réussi.<br />
Environ la moitié des immeubles est pourvue d&#8217;une telle carapace invisible. Le spectacle est enchanteur. Je ne peux qu&#8217;admirer les concepteurs de cette nouvelle version de la ville de Lausanne. Parvenir à transformer une triste journée d&#8217;automne en un fabuleux spectacle aquatique, c&#8217;est plus que remarquable.<br />
– On peut retourner en été ? J’aimerais encore étudier la végétation sur ces immeubles, et malgré la beauté des cascades, cette pluie me déprime.<br />
Aussitôt demandé aussitôt fait : le soleil est de retour. De la tour, on ne distingue plus que l&#8217;hélicoïde intérieur. En fait plus qu&#8217;à un tirebouchon, c&#8217;est à un escalier en colimaçon pour géant qu&#8217;il me fait penser. Chaque marche est un appartement dont les parois sont de larges baies vitrées. Une face donne sur le toit de la marche du dessous, offrant ainsi une large terrasse aux occupants. Chaque terrasse semble avoir été aménagée selon des désirs particuliers. Je remarque toutefois qu&#8217;une très large majorité d&#8217;entre elles est dédiée principalement à l&#8217;agriculture.<br />
Non seulement les toits sont couverts de végétation, mais à l&#8217;instar des passerelles, des cultures variées pendent sous les appartements, certaines descendant jusqu&#8217;aux terrasses de la boucle en dessous.<br />
La tour hélicoïdale est la plus aérée de toute la ville, mais chaque tour, quelle que soit sa forme, consacre une part importante de son volume et de ses surfaces à la culture d&#8217;espèces vivrières.<br />
– Bernard, vivais-tu dans l&#8217;une de ces maisons ?<br />
– Non, non. À mon époque, rien de tout cela n&#8217;existait encore. J&#8217;imagine qu&#8217;elles ont été construites dans la seconde moitié du 21e siècle, probablement dans les années 70 ou 80. En plus, je ne vivais pas à Lausanne même, mais dans sa banlieue ouest, à Renens.<br />
– Me montreras-tu ?<br />
– Je ne sais pas si j&#8217;en ai vraiment envie. D&#8217;un côté, oui, c&#8217;est en partie pour voir ma maison que j&#8217;ai entamé cette exploration. D&#8217;un autre côté, j&#8217;ai un peu peur de ce que je vais découvrir. Je ne suis pas sûr d&#8217;apprécier la découverte d&#8217;un arbre poussant dans les ruines de mon appartement.<br />
– Je ne veux point te forcer.<br />
– Oh ! Et puis zut, je vais pas faire la mauviette. On y va !<br />
La caméra reprend un peu d&#8217;altitude et se dirige vers l&#8217;ouest, en longeant d&#8217;abord la vallée du Flon, puis l&#8217;axe ferroviaire conduisant à Genève. Une fois quittés le centre-ville et ses immeubles extravagants, Lausanne m&#8217;apparait sous une image qui correspond mieux avec le plan gravé dans ma mémoire. Les immeubles d&#8217;habitation construits sur les pentes sont bien ceux édifiés durant l&#8217;explosion urbaine des 19e et 20e siècles, mais leur apparence est bien différente de celle présente dans mes souvenirs. Comme je l&#8217;avais déjà constaté, les toits ne sont plus couverts de tuiles en terre cuite, mais de panneaux solaires sur toute leur surface. Toutes les façades sauf celles orientées au nord sont également couvertes de panneaux solaires sombres. Le terme panneaux n&#8217;est pas très adapté, car il ne semble pas s&#8217;agir d&#8217;éléments que l&#8217;on aurait posés sur les façades existantes. J&#8217;ai plutôt l&#8217;impression qu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;un revêtement directement intégré au mur, voire d&#8217;une simple couche de peinture photovoltaïque. Je ne dirais pas que les couleurs ternes et salies des façades originales et les toitures brun-rouge étaient vraiment belles, mais cette noirceur omniprésente me dérange profondément. Déjà, dans les années 90, la mode du noir dans l&#8217;habillement m&#8217;attristait, mais que cette tendance se soit généralisée jusque dans l&#8217;architecture, même pour d&#8217;excellentes raisons, je n&#8217;arrive pas à l&#8217;accepter. La douleur s&#8217;atténue lorsque je remarque que les façades nord sont décorées de fresques aux couleurs vives, certaines s&#8217;étendant sur tous les immeubles d&#8217;une même rue, d&#8217;autres cherchant à marquer l&#8217;individualité d&#8217;un immeuble particulier. Le style de ces fresques est à mi-chemin entre les graphes peints nuitamment à la fin du 20e siècle et les décorations fractales des couloirs de Rama et de La Fournaise.<br />
Contrastant avec les façades d&#8217;ébène, les rues entre les immeubles ne sont plus couvertes de bitume, ni encombrées de voitures. Elles forment maintenant de longs rubans végétalisés, gazonnés par endroits, couverts de fleurs ou de cultures potagères ailleurs, ou transformés en terrain de jeu pour les enfants du quartier. Des piétons et des cyclistes se partagent des chemins de terre battue serpentants au gré des caprices des paysagistes.<br />
Depuis sa création au 19e siècle, la ligne de chemin de fer a servi d&#8217;attracteur à une myriade d&#8217;entreprises industrielles et artisanales. Il en est résulté une zone industrielle comme il en existait tant à mon époque, marquée par tous les excès et toutes les souillures des sociétés productivistes. Pourtant, les constructions présentes, bien que manifestement à usage industriel, font l&#8217;objet d&#8217;un soin esthétique et environnemental plutôt étonnant : à côté de bâtiments élégants aux façades photovoltaïques sont empilés des matériaux de construction, des tuyaux et autres rails de chemin de fer. Entre les piles, des moutons et des vaches broutent l&#8217;herbe d&#8217;une prairie généreuse. Plus loin, c&#8217;est au milieu de carrés de légumes que l&#8217;on stocke d&#8217;énormes rouleaux de câbles.<br />
En 1999, malgré la volonté affichée des autorités de favoriser le transport de marchandises par le rail, on démantelait ou simplement abandonnait, les dernières voies ferrées reliant les entreprises au réseau ferroviaire, pour les remplacer par des camions polluants, au prétexte que c&#8217;était plus efficace et moins couteux. Eh bien, un siècle plus tard, les camions ont disparu et les trains de marchandises sont de retour. Il n&#8217;y a même plus de routes permettant d&#8217;accéder directement aux bâtiments industriels. Seuls des chemins piétonniers et des pistes cyclables les relient à la ville.<br />
Soudain, un long train rouge et blanc passe à toute vitesse sous la caméra sans émettre le moindre bruit. Sur la motrice, on peut lire « Rail 2100 ».<br />
Plus à l&#8217;ouest, la gare de triage de Renens a été démantelée. Elle est à présent remplacée par une forêt traversée d&#8217;est en ouest par la ligne de chemin de fer et du nord au sud par une rivière sinueuse dont le lit semble avoir été creusé patiemment au cours des millénaires. Pourtant, un siècle plus tôt, la Mèbre traversait Renens dans un bête tuyau.<br />
Au-delà de la forêt se dresse un petit centre urbain centré sur ce qui était la gare voyageurs de Renens. Au-dessus flotte le nom « Ouestelaus ». Wikipédia nous apprend qu&#8217;il s&#8217;agit du nom de la localité issue de la fusion des anciennes communes de l&#8217;Ouest lausannois dans les années 2040.<br />
Au premier abord, je crois que la gare n&#8217;existe plus. Rapidement, je m&#8217;aperçois qu&#8217;elle est toujours là, mais cachée dans un écrin végétal. Deux passerelles habillées de plantes grimpantes enjambent les voies. Le bâtiment de la gare est le même que dans mes souvenirs, mais les façades sont noires, bien évidemment.<br />
La caméra quitte la ligne de chemin de fer et revient légèrement vers Lausanne pour s&#8217;arrêter au-dessus du site qui était le vieux village de Renens avant l&#8217;explosion urbaine. Ici, comme dans la banlieue est, la population s&#8217;en est allée vers des quartiers répondant mieux aux nouvelles manières de vivre. Le seul bâtiment qui ne soit pas en ruine, c&#8217;est le temple protestant, juste à côté de l&#8217;immeuble où j&#8217;avais mon petit deux pièces.<br />
Est-ce une coïncidence, ou le réseau a-t-il délibérément choisi de me montrer cette journée-là ? Ma maison est l&#8217;objet d&#8217;une activité particulière, littéralement son chant du cygne. En effet, une grue mobile munie d&#8217;une grosse boule en fonte est occupée à démolir l&#8217;immeuble dans lequel j&#8217;avais vécu les quatre dernières années avant mon départ vers le futur et dans lequel je vivrai probablement encore quelques années après mon retour.<br />
Sur la place du village, deux groupes de manifestants sans visages se font face en brandissant des pancartes et des banderoles. Ils ont aussi des drapeaux. Dans un groupe, on voit la croix suisse, blanche sur fond rouge et le drapeau vaudois vert et blanc avec l&#8217;inscription « Liberté et Patrie ». Les drapeaux de l&#8217;autre groupe me sont inconnus. Il y en a un qui est un rond bleu sur un fond noir parsemé d&#8217;étoiles jaunes. Un autre est le vieux symbole des opposants au nucléaire, l’Y renversé dans un cercle, avec dans chacun des secteurs un animal, un oiseau bleu, un poisson rouge et un lézard vert.<br />
Sont-ils en train de protester contre la démolition du quartier ? Clod m&#8217;interroge :<br />
– Que font ces gens sur la place ?<br />
– Ben, une manif ! Mais je n&#8217;en connais pas le motif.<br />
– Une manif ? Qu&#8217;est-ce cela ?<br />
– Une manifestation. C&#8217;est&#8230; enfin, c&#8217;était&#8230; des gens qui se réunissaient sur la place publique pour manifester (d&#8217;où le nom) leur désapprobation ou leur soutien à un objet particulier.<br />
– Mais pourquoi faisaient-ils cela ? N&#8217;est-il pas plus simple de former un noeud et d&#8217;agir ?<br />
– Ce n&#8217;était pas aussi simple que ça. Les gens formaient bien des noeuds, on disait des associations à l&#8217;époque&#8230; enfin, à mon époque. Mais les décisions étaient prises par les autorités, élues ou non, selon le régime politique. Ces autorités avaient un pouvoir de décision important et les droits pour les simples citoyens de les contester étaient limités ou compliqués à exercer. En Suisse, on avait les référendums où il fallait réunir les signatures d&#8217;un certain nombre de personnes pour demander une consultation populaire sur le sujet contesté, on appelait ça une votation. Mais en Suisse, on était des privilégiés, ce droit de référendum était loin d&#8217;être reconnu dans tous les pays, même démocratiques. Et même en Suisse, il ne s&#8217;appliquait pas à tous les domaines.<br />
– Et toi, as-tu participé à une de ces&#8230; manifs ?<br />
– Oui, ça m&#8217;est arrivé. Mais comme je ne suis pas du genre militant, j&#8217;y allais assez rarement.<br />
– Oh ! Et eux, alors, pour ou contre quoi manifestent-ils ?<br />
– J&#8217;imagine qu&#8217;un des groupes manifeste contre quelque chose et l&#8217;autre pour. Concernant le sujet, il faut lire ce qui est écrit sur les pancartes.<br />
Une banderole tendue par l&#8217;un des groupes de manifestants porte le slogan en français « Rendons le Village aux agriculteurs ». Leurs pancartes affichaient : « Terre = Nourriture », « La terre aux paysans », « Agriculture et Patrie », « Le Village n&#8217;est pas la gare de triage », « La nature au service des humains » et « Ici, c&#8217;est une terre de vignerons ». Les slogans de l&#8217;autre groupe de manifestants sont écrits en mandaranglais. Je ne sais pas les lire.<br />
– Réseau ? Tu peux nous traduire ce qui est écrit en mandaranglais ?<br />
Instantanément, les textes basculent en terrien homo. On y lit : « Pour un Village tourné vers l&#8217;avenir », « Les humains au service de la nature », « Gloire à Sainte Gaïa », « Rendons la terre à TOUS ses habitants », « Nous ne sommes pas seuls sur cette planète » et « L&#8217;avenir, c&#8217;est la nature ».<br />
– Je ne comprends toujours pas leur motivation.<br />
– Je ne suis pas sûr, moi-même, de comprendre. Mais je suppose que ceux du premier groupe, ceux qui ont les pancartes en français avec les drapeaux suisses et vaudois, représentent un mouvement conservateur, pour qui, si l&#8217;on démolit les quartiers abandonnés, il convient de les remplacer par des vignes comme c&#8217;était le cas dans le passé. Ceux de l&#8217;autre groupe, appelons-les des écologistes mondialisés, sont probablement des restituteurs avant l&#8217;heure qui revendiquent que l&#8217;on remette ces terrains dans leur état d&#8217;origine, d&#8217;avant l&#8217;arrivée des humains. Bon, là je résume. C&#8217;est un peu simpliste. La réalité est sans doute plus complexe.<br />
– Mais c&#8217;est absurde. Au lieu de perdre leur temps à brandir leurs pancartes, ils feraient mieux de participer à la démolition et agir directement sur les surfaces libérées pour, ici planter des vignes, et là semer une forêt. Comme cela, chaque faction obtiendrait ce qu&#8217;elle désire et ne serait pas en conflit avec l&#8217;autre. Sans compter qu&#8217;en s&#8217;excitant de la sorte, ils risquent de perdre leur calme et d&#8217;en venir aux mains. Avec leurs pancartes, ils pourraient blesser quelqu&#8217;un. Ne leur a-t-on point enseigné dans leur enfance que la confrontation est dangereuse ?<br />
– Non, on ne nous enseignait pas encore cela, hélas.<br />
Vadina nous a rejoints. Clod se lève et s&#8217;apprête à nous quitter.<br />
– Il se fait tard et j&#8217;ai passablement de travail demain. Je vais vous laisser entre amoureux.<br />
– Bonne nuit, Clod. Merci de m&#8217;avoir accompagné dans cette exploration.<br />
– C&#8217;est moi qui te remercie, Bernard. Bonne nuit.<br />
– Bonne nuit.<br />
Durant de longues minutes, Vadina et moi, blottis l&#8217;un contre l&#8217;autre, nous restons à regarder le ciel sans mot dire. Puis Vadina rompt le silence.<br />
– Quelle étoile regardes-tu ?<br />
Sans hésiter, je tends un doigt vers l&#8217;étoile que m&#8217;avait montrée Clod Sung.<br />
– Celle-là !<br />
– Ha ! Alpha du Centaure ?<br />
– Oui. J&#8217;essaie de m&#8217;imaginer quelles formidables aventures tu vivais là-haut.<br />
– Mes plus belles aventures, c&#8217;est avec toi que je les vis, ici !<br />
Je la serre encore un peu plus fort dans mes bras.<br />
– À l&#8217;avenir, lorsque l&#8217;on me demandera quel est le nom de cette étoile, je répondrai : Vadina. C&#8217;est tout de même plus joli qu’Alpha de quelque chose.</p>
<p style="text-align: center;"><small><small><a href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ch/deed.fr" rel="license"><img style="border-width: 0;" src="http://i.creativecommons.org/l/by-nc-nd/2.5/ch/88x31.png" alt="Creative Commons License" /></a><br />
<span><em>Bienvenue en Acratie &#8211; Chapitre 19</em></span> par <a href="http://www.silicon-peace.com/romans/2-bienvenue-en-acratie/190-la-cetait-ma-maison" rel="cc:attributionURL">Bernard Krummenacher</a> est mis à disposition selon les termes de la<br />
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		<title>18 &#8211; Vertige</title>
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		<pubDate>Thu, 01 Sep 2011 17:00:23 +0000</pubDate>
		<dc:creator>KrummenHacker</dc:creator>
		
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			<content:encoded><![CDATA[<p>Les nuages de la veille se sont dissipés, tant dans mon esprit que sur les crêtes. Ce n&#8217;est que partie remise. Déjà, d&#8217;humbles cumulus se mettent à germer loin au-dessus des sommets, là où l&#8217;humidité transpirée par la végétation, emportée par les courants ascendants, franchit la limite de rosée. D&#8217;ici quelques heures, le paysage va à nouveau se boucher, au rythme immuable des journées soumises aux alizés. Mais pour l&#8217;instant, la visibilité est parfaite sur le cirque de Maïfatte. Si parfaite, qu&#8217;au-delà du piton Cabrille, au-delà même de la gorge creusée par la Rivière Dégalet, au-delà encore de l&#8217;océan, s&#8217;il n&#8217;était caché par l&#8217;horizon, on pourrait distinguer le nord de la grande ile qu&#8217;autrefois on nommait Madagascar.<br />
Le soleil se glisse silencieusement dans le cirque, léchant de ses lèvres orangées le grand rempart du Mailledot. En quittant Platomao, nous ne descendons pas immédiatement dans Maïfatte. Nous devons d&#8217;abord longer sur quelques centaines de mètres la crête qui sépare les deux cirques avant de pouvoir entamer la descente par le sentier Secoute. Sur la crête, l&#8217;air est encore frais, mais le soleil nous réchauffe suffisamment pour que nous puissions laisser nos pulls dans nos sacs à dos.<br />
Bounda comme à son habitude, est déjà loin devant. C&#8217;est tout lui, ça : à la moindre montée, il mendie une place sur mes épaules, mais dès que le terrain est plat ou descend, on ne le voit plus qu&#8217;à l&#8217;heure du piquenique.<br />
Ce n&#8217;est pas l&#8217;heure du repas, mais le voilà qui nous attend au pied d&#8217;un panneau indicateur en bois. Il marque une certaine agitation, peut-être de l&#8217;impatience.<br />
– Eh bien ! Bounda, que t&#8217;arrive-t-il ?<br />
L&#8217;orang-outang secoue le panneau.<br />
– Hook ! Hook ! C&#8217;est par là !<br />
– Je vois bien que c&#8217;est par là. Mais si tu continues à secouer ce panneau comme ça, tu vas le déraciner et tu te feras gronder par ton mentor.<br />
À cette remarque, il se calme immédiatement et me regarde timidement en rentrant la tête dans les épaules.<br />
– Pas punir. Bounda pas méchant.<br />
– Il ne s&#8217;agit pas de te punir. C&#8217;est juste que ce panneau peut être utile à d&#8217;autres randonneurs. Il ne faut pas l&#8217;abimer. Regarde ! Il indique les huilets que l&#8217;on peut atteindre par ce chemin : Orère, Lanouelle, Caillaine et Huilet Amaleure.<br />
Bounda passe ses doigts sur les noms gravés dans le bois, semblant se demander comment ces formes bizarres pouvaient avoir une signification quelconque. Très vite, sa curiosité tactile est satisfaite. Il s&#8217;écarte du panneau, hésite un instant, puis part en courant maladroitement sur le sentier qui s&#8217;enfonce dans la forêt.<br />
Bien que les arbres composant cette forêt ne s&#8217;élèvent pas à plus de cinq ou six mètres, ceux-ci forment une voute qui se referme complètement au-dessus de nos têtes. La lumière a de la peine à y pénétrer. L&#8217;humidité par contre s&#8217;y trouve à l&#8217;aise et n&#8217;hésite pas à nous courtiser, à nous envelopper de son affection, à s&#8217;infiltrer jusqu&#8217;au plus profond de nos vêtements. Une humidité froide, contrairement à celle qui sévit à plus basse altitude. Encore heureux qu&#8217;il ne pleuve pas. Il est temps d&#8217;enfiler nos pulls.<br />
Rapidement, l&#8217;effort compense les pertes de chaleur et nous parvenons à apprécier les charmes de cette forêt que les petits peuples des légendes celtiques n&#8217;auraient pas reniés. De toutes les essences qui la composent, je ne reconnais que le tamarin et la fougère arborescente. Cette dernière est présente en grand nombre dans cette forêt primaire. Les grandes fougères hautes de 50 cm qui peuplent les forêts européennes paraissent toutes riquiqui par rapport à celles d&#8217;ici. Dotées d&#8217;un long tronc couvert d&#8217;écailles, elles déploient leurs grands panaches au-dessus de la canopée. Quelque chose me dit que si l&#8217;on doit un jour rencontrer les peuples mythiques d&#8217;Amborie, ce sera aujourd&#8217;hui.<br />
Par moment, lorsque le chemin s&#8217;engage dans une ravine, des trouées dans le couvert végétal nous offrent une vue très partielle du paysage. Tout est vert, du fond des ravines aux sommets des falaises. La forêt est tellement exubérante que même les plus raides pentes sont couvertes de végétation.<br />
La ravine qui s&#8217;ouvre maintenant devant nous est plus imposante que les précédentes. Elle est plus profonde et plus large. La paroi qui nous fait face est juste une arête, une fine membrane de pierre, qui sépare la ravine de sa voisine.<br />
– Vadina, tu vois la paroi en face ? Je crois qu&#8217;il y a un chemin qui suit l&#8217;arête. Nous devrons peut-être y passer.<br />
– Tu crois vraiment ? Je ne sais pas s&#8217;il est praticable. Regarde, là ! Une partie s&#8217;est effondrée. Je ne vois pas comment on pourrait passer.<br />
– C&#8217;est vrai ! Pourtant, il y a des randonneurs sur l&#8217;arête.<br />
– Peut-être sont-ils là juste pour admirer le paysage. J&#8217;espère qu&#8217;il y a un autre chemin sur le flanc de la falaise.<br />
– On verra bien assez tôt. Avançons !<br />
Mais le chemin ne semble pas pressé de nous amener sur les lieux. Il s&#8217;évertue à nous faire descendre dans une ravine secondaire, remonter pour franchir une petite crête, redescendre dans la ravine suivante pour enfin, après avoir longé une longue falaise à mi-pente, nous amener sur la fameuse arête. On se croirait dans une de ces vieilles gravures chinoises représentant des paysages karstiques. De loin, elle avait l&#8217;air plus vertigineuse. Peut-être est-ce parce que malgré l&#8217;étroitesse du terrain, les arbres poussant sur les pentes latérales nous forment comme une rambarde rassurante. N&#8217;empêche qu&#8217;il ne faudrait pas trébucher ici.<br />
– Tu vois, ce n&#8217;est pas si terrible que ça.<br />
– Tu sais, Bernard, je ne crois pas que nous soyons déjà sur place. Regarde ! L&#8217;arête n&#8217;est pas interrompue. C&#8217;est plus loin. Probablement au-delà de ce petit sommet, là devant.<br />
En effet, après avoir contourné une petite pointe, la véritable arête de la mort qui tue se présente devant nous.<br />
– Ha ouais ! Là, c&#8217;est autre chose.<br />
– Non !? On va devoir traverser ça ?<br />
– Je le crains, oui.<br />
Au-dessus de l&#8217;arête, le chemin ne fait pas plus d&#8217;un mètre de large. Un mètre, c&#8217;est confortable lorsqu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;un trottoir dominant la chaussée d&#8217;une bonne dizaine de centimètres. Mais si la bordure est haute d&#8217;une centaine de mètres&#8230; et des deux cotés, même si je ne suis pas particulièrement sujet au vertige, là, ça me fout les ch&#8217;tons. Heureusement qu&#8217;il n&#8217;y a personne qui vient en face, parce que je ne voudrais pas croiser là, même si je sais qu&#8217;on aurait toute la place nécessaire.<br />
La zone la plus étroite mesure environ 60 à 70 mètres de long. Les vingt premiers, à plat, le reste monte avec une pente de près de 20 %. Au milieu de la pente, l&#8217;arête s&#8217;est effondrée sur une dizaine de mètres et une profondeur de quinze. Une fine passerelle de silicarbone pas plus large que le chemin naturel, sans rambardes, ni mains-courantes, franchit le précipice.<br />
– Ah ! Non ! Non ! Moi, je passe pas par là.<br />
– Et alors, tu vas faire quoi ? Attendre qu&#8217;un hélico passe te chercher ?<br />
– Je sais pas. Mais je peux pas. Je peux pas. T&#8217;as vu la passerelle ? Elle va se briser lorsque l&#8217;on sera dessus, ou tout au moins se tordre et nous précipiter dans le vide.<br />
– Mais, non, tu le sais bien. Le silicarbone a une rigidité exceptionnelle, il va à peine vibrer à ton passage.<br />
– C&#8217;est possible, mais je peux pas.<br />
Là, on a un problème. Allo Houston ?! Je réfléchis un instant en regardant tout autour de moi, espérant sans doute trouver une solution quelque part, par terre. C&#8217;est alors que j&#8217;aperçois Bounda qui nous attend de l&#8217;autre côté en gesticulant dans notre direction.<br />
– Regarde Bounda, il n&#8217;a pas eu peur, lui.<br />
– Et alors ? Lui, c&#8217;est dans sa nature de se balancer au dessus du vide. Nous, ça fait des millions d&#8217;années qu&#8217;on ne se balade plus dans les arbres.<br />
– Bon, on va rester ici un moment, le temps que tu rassembles ton courage. Oh ! Écarte-toi pour laisser passer ces gens !<br />
Un groupe de randonneurs nous dépasse et se lance à l&#8217;assaut de l&#8217;arête. Ils n&#8217;ont pas l&#8217;air très rassurés non plus, mais n&#8217;hésitent pas plus de quelques secondes avant d&#8217;affronter leur destin. Évidemment, tous survivent à l&#8217;épreuve.<br />
– Tu vois ? La passerelle n&#8217;a pas bougé. Il n&#8217;y a pas de danger.<br />
– Tais-toi ! Je peux pas : je peux pas !<br />
Je n&#8217;insiste pas. Il faudra bien que Vadina réalise que c&#8217;est le seul chemin possible, à moins de rebrousser chemin ; solution que je soupçonne qu&#8217;elle n&#8217;est pas prête à envisager. Ce ne serait pas digne de quelqu&#8217;un qui a franchi des abimes profonds de plusieurs années-lumière.<br />
Maintenant que les randonneurs ont poursuivi leur chemin, Bounda revient sur ses pas et s&#8217;engage prudemment sur l&#8217;arête. Même si c&#8217;est dans sa nature, il n&#8217;est pas particulièrement rassuré. Tranquillement, sans se presser, il franchit la passerelle, améliorant son équilibre en prenant appui sur le sol à l&#8217;aide de ses longs bras. Arrivé à notre hauteur, il saisit doucement la main de Vadina et fait mine de la tirer vers l&#8217;arête.<br />
– Non Bounda ! Je ne peux pas.<br />
L&#8217;orang-outang ne renonce pas. Il fixe Vadina d&#8217;un regard propre à son espèce. Un de ces regards qui sont, à nous les homos, si difficiles à interpréter. Finalement, Vadina cède à la pression et accepte de suivre le singe.<br />
Je m&#8217;abstiens de tout commentaire, les suivant à quelques mètres de distance. Lentement, pas à pas, nous nous approchons de l&#8217;autre bord, là où le chemin s&#8217;enfonce à nouveau dans la forêt. Tout se passe sans problèmes, sauf lorsqu&#8217;un oiseau survole la passe, passant à trente centimètres des yeux de Vadina. Je crains qu&#8217;il ne l&#8217;effraie, mais elle ne semble même pas remarquer son passage.<br />
Voilà, c&#8217;est fait. L&#8217;obstacle est franchi. Je pensais que Vadina allait vouloir se poser un instant pour se remettre de ses émotions, mais, sans un mot, elle s&#8217;engage résolument dans la forêt. Le chemin court sur le flanc abrupt de la ravine. Toutefois, le vide est masqué par la végétation, inhibant ainsi toute velléité de vertige.<br />
Puis, nous atteignons le sommet. Celui-ci forme une sorte de plateau boisé. Le chemin s&#8217;écarte légèrement de la pente. La tension baisse rapidement. Je remarque que Vadina semble plus détendue, mais elle continue à marcher sans parler. Ce n&#8217;est que lorsque le sentier s&#8217;enfonce plus profondément sur le plateau, qu&#8217;il s&#8217;enfile dans un fossé peu profond pour finalement aboutir sur une sorte de petite place, que Vadina s&#8217;arrête, pousse un long soupir et déclare :<br />
– Voilà ! C&#8217;est ici que l&#8217;on va faire une pause.</p>
<p>Cet endroit est comme un cocon protecteur qui nous isole du reste du monde. C&#8217;est en profitant de la quiétude de ce lieu que je prends toute la mesure de l&#8217;aspect tourmenté et chaotique des paysages de cette ile. Ici, plus rien ne bouge, même le vent semble passer son chemin sur la pointe des pieds. Bounda semble surpris et inquiet du silence, mais se rassure rapidement et grimpe sur une branche où il s&#8217;installe pour se reposer.<br />
– Vadina ! Comment te sens-tu ? Ça va mieux ?<br />
Encore marquée par l&#8217;épreuve qu&#8217;elle vient de subir, elle me fixe d&#8217;un regard vide et soupire avant de me répondre.<br />
– Dans l&#8217;espace, j&#8217;avais vécu des situations bien plus périlleuses que celle-ci, mais jamais je n&#8217;ai eu aussi peur. Le vertige, je ne connaissais pas. Je ne comprends pas pourquoi il me frappe ici et maintenant. En tout cas, je ne repasse pas par là, jamais !<br />
– Notre itinéraire ne prévoit pas de retourner sur nos pas, mais je ne peux pas te garantir qu&#8217;il n&#8217;y aura pas d&#8217;autre passage vertigineux. Il faudra se renseigner et le cas échéant, court-circuiter l&#8217;obstacle en métro. Tu veux manger quelque chose ?<br />
– Non merci ! Juste boire un peu.<br />
Nous nous asseyons sur un vieux tronc couché couvert de mousse qui semble avoir déjà servi à de nombreux autres randonneurs. Soudain, Vadina pose une main crispée sur ma cuisse et se met à me parler tout doucement dans l&#8217;oreille.<br />
– Bernard, ne fais aucun mouvement brusque et regarde la souche en face de nous, entre les racines !<br />
– Quoi ? Qu&#8217;est-ce qu’il y a ?<br />
– Je ne sais pas. On dirait des petits bonshommes.<br />
– Je ne vois rien.<br />
– Mais si, là ! Il y en a trois.<br />
Bounda a-t-il aussi remarqué quelque chose ? Il se laisse glisser lentement de sa branche et se dirige vers la souche en poussant quelques vocalises.<br />
– Hou ! Hou ! Quoi ça ?<br />
– Ha ! C&#8217;est malin ! Bounda, tu leur as fait peur. Ils sont partis.<br />
Je me lève et vais inspecter le creux entre les deux racines de la souche.<br />
– On dirait l&#8217;ouverture d&#8217;un terrier. Ce devait être un rongeur ou une autre bestiole. Je ne sais pas s&#8217;il y a des rats sur cette ile, mais je ne vois pas ce que ça pourrait être d&#8217;autre.<br />
– C&#8217;est ça, trois rats avec des manteaux et des gros capuchons sur la tête.<br />
– Hmmm. Je crois que tu as été un peu trop marquée par cette histoire de lutins que nous a racontée Ixycs l&#8217;autre soir. Mais ce n&#8217;est qu&#8217;une légende. Un truc pour faire peur aux enfants.<br />
– Oui ! Tu as probablement raison. Je suis encore sous le coup de l&#8217;émotion. Ça va me passer. Mais j&#8217;avais vraiment l&#8217;impression de les voir comme je te vois là. Et puis, Bounda aussi a vu quelque chose.<br />
– Comme j’te l&#8217;ai dit, un petit rongeur ou un truc comme ça. Bois encore un peu. Tu as besoin de te remettre.</p>
<p>Les petits êtres ne réapparaissent pas. Seul le murmure du vent dans les arbres nous tient compagnie. Finalement, nous quittons ce havre de paix pour continuer notre route en direction d’Orère. Très vite, le plateau se termine et le chemin s&#8217;engage le long d&#8217;une immense ravine, juste en contrebas de la crête. La progression est facile, la dénivellation pratiquement nulle. Vadina s&#8217;accroche à ma main. Le soutien qu&#8217;elle y recherche n&#8217;est pas motivé par la peur de perdre son équilibre, tout au moins son équilibre physique. Bounda a à nouveau disparu loin en avant.<br />
Rapidement, l&#8217;autre flanc de la ravine s&#8217;abaisse, nous offrant une vue nouvelle sur le cirque de Maïfatte. Ses microclimats sont progressivement plus arides en allant de l&#8217;est vers l&#8217;ouest. Le paysage est chaotique. Il y a plusieurs montagnes au milieu du cirque. L&#8217;une d&#8217;entre elles ressemble à une immense dent de requin, alors qu&#8217;une autre a la forme d&#8217;une mésa typique de l&#8217;Ouest américain.<br />
Bientôt, la crête que nous suivons s&#8217;éloigne de la ravine. Le chemin lui reste fidèle et se jette franchement dans la pente. La progression devient délicate, sans toutefois être aussi vertigineuse que tantôt. Enfin, de mon point de vue.<br />
– Ça va, Vadina ? Tu veux que je t&#8217;aide ?<br />
– Non, non. Pas de problème. Rien à voir avec&#8230; avant. Y faut juste faire gaffe de pas finir sur le cul.<br />
Trois cent mètres plus bas, le sentier se décide enfin à suivre une pente plus raisonnable à l&#8217;écart de la ravine. La végétation change totalement. Nous traversons une forêt de pins dont les épines mortes forment un épais tapis sur le sol, étouffant les sons comme le ferait de la neige. Il n&#8217;y a pas que les sons à être étouffés, le sous-bois a également beaucoup de peine à se développer. Il en résulte une ambiance étrange, à la fois apaisante et angoissante, comme si cet endroit n&#8217;était pas à sa place et qu&#8217;il en était conscient. J&#8217;en fais part à Vadina.<br />
– Elle est étrange cette forêt, tu ne trouves pas ?<br />
– Ce qui est étrange, c&#8217;est que cette forêt, manifestement artificielle, n&#8217;ait pas été restituée. Regarde ! Les arbres sont régulièrement espacés comme s&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;une plantation.<br />
– Sais-tu pourquoi elle n&#8217;a pas été restituée ?<br />
– Non, aucune idée. Mais si cela t&#8217;intéresse, tu n&#8217;as qu&#8217;à interroger le Réseau.<br />
– Ben, une autre fois peut-être. J&#8217;ai la flemme de sortir le disque doré. C&#8217;était plus une question comme ça qu&#8217;un réel besoin de savoir.<br />
– Mais tu n&#8217;as pas besoin du disque doré pour interroger le Réseau. T&#8217;as qu&#8217;à utiliser ton Jimini.<br />
– Mais !? Jimini, c&#8217;est mon mentor.<br />
– Ben ouais, et alors ? Quoi ? Ça fait combien de temps que tu es arrivé dans cette époque ? Tu ne vas pas me dire que tu n&#8217;avais pas compris qu&#8217;un mentor, ça peut aussi servir de communicateur si on n’a pas besoin d&#8217;images ?<br />
– Heu&#8230; Quitte à passer pour un débile, je dois bien t&#8217;avouer que si, je n&#8217;y avais jamais pensé. Mais tu sais, moi et les téléphones : ce sont deux histoires différentes.<br />
Pendant un instant, elle me regarde comme si effectivement, j&#8217;étais un débile, mais heureusement pas longtemps.<br />
– Ha ! Qu&#8217;est-ce que tu deviendrais si je n&#8217;étais pas là pour t&#8217;enseigner les choses les plus élémentaires ? Tu es vraiment sûr que tu parviendras à retrouver ton chemin vers le 20e siècle tout seul ?<br />
– Tout seul ? Je sais pas. Mais j&#8217;y parviendrai et j&#8217;aurai toujours une pensée émue pour l&#8217;aide et le soutien que tu m&#8217;auras apporté.<br />
Nous échangeons un baiser langoureux et reprenons notre route.</p>
<p>À une bifurcation, Bounda nous attend devant le panneau indicateur. Une flèche clignote dans la direction de Huilet Amaleure et Orère.<br />
– Alors, Bounda, tu nous dis quel chemin nous devons prendre.<br />
Il ne répond pas à la question, mais retrousse ses lèvres pour nous faire comprendre qu&#8217;il n&#8217;est pas content.<br />
– Eh bien, que se passe-t-il ? Tu n&#8217;es pas content ? Dis-moi ce qui ne va pas.<br />
– Pour chemin, t&#8217;as qu&#8217;à regarder panneau flèche.<br />
– Et c&#8217;est pour ça que tu boudes ?<br />
– Nan ! Bounda faim ! Après Bounda montrer direction.<br />
– Ah ? C&#8217;est ça ? Moi aussi j&#8217;ai faim et je ne me fâche pas pour autant. Mais tu as raison, il est largement temps de manger un morceau. Vadina, asseyons-nous là !</p>
<p>Nous nous apprêtons à repartir lorsque Bounda fixe son regard sur une branche au-dessus de nous, tend le bras dans cette direction et prononce sans l&#8217;aide de son mentor :<br />
– Tec-tec !<br />
Nous suivons son regard sans rien remarquer de particulier. Bounda insiste.<br />
– Oiseau tec-tec !<br />
– Ah oui ! Regarde ! Là ! Sur la branche ! Un tout petit oiseau qui ressemble à un rouge-gorge !<br />
– La branche ? Oui ! Mais laquelle ?<br />
– Celle-là, là !<br />
J&#8217;ai juste le temps d&#8217;apercevoir une minuscule boule de plumes écarter les ailes, s&#8217;envoler et se perdre dans les arbres.<br />
– Zut, raté ! Je l&#8217;ai juste vu s&#8217;envoler. Ce sera pour une prochaine fois. Bon, nous aussi, il faut que l&#8217;on s&#8217;envole. On a encore du chemin avant d&#8217;arriver à Orère.<br />
Le sentier nous fait traverser Huilet Amaleure. En fait, il s&#8217;agit d&#8217;un huilet double, Huilet Amaleure Léo et Huilet Amaleure, séparés par une ravine peu profonde.<br />
Orère, le but de la journée, se trouve maintenant juste en face de nous, une centaine de mètres plus haut. Mais avant de monter, il va nous falloir d&#8217;abord franchir une autre ravine profonde elle aussi d&#8217;une centaine de mètres.<br />
– Ha ! Ben, c&#8217;est malin. Tout ce qu&#8217;on va descendre, là, il va falloir le remonter de l&#8217;autre côté.<br />
– Bernard, s&#8217;il te plait ! Moi aussi je suis fatiguée. Mais c&#8217;est pas une raison pour commencer à râler. Dis-toi qu&#8217;une fois qu&#8217;on sera là haut, tu pourras prendre une douche et te reposer.<br />
– Une douche ! Aaaaaah ! Mais qu&#8217;est-ce qu&#8217;on traine encore ici ?</p>
<p>Heureusement, il ne nous faut pas descendre jusqu&#8217;au fond de la ravine. La rivière coule au fond d&#8217;une gorge très étroite franchie par un pont suspendu une trentaine de mètres au-dessus.<br />
C&#8217;est fou ce qu&#8217;il peut être passionnant de regarder un ruisseau couler sous un pont lorsque l&#8217;alternative consiste à grimper deux-cents mètres de dénivellation avec une pente moyenne de 40 %.<br />
– Alors Bernard, qu&#8217;est-ce que tu fous ? Tu viens ? Faut y aller maintenant.<br />
– Voilà, voilà ! J&#8217;arrive. Je regarde encore une fois et je viens.<br />
Rassemblant tout mon courage, je quitte le pont et me lance dans la pente à la poursuite de Vadina qui ne m&#8217;a pas attendue.<br />
– Putain, il va falloir grimper tout ça ?<br />
Je n&#8217;ai pas le temps de me décourager. Bounda prend ma main et me lance un regard implorant.<br />
– Et en plus, lui, il veut que je le porte. Au secours !</p>
<p>Mètre après mètre, le fond de la ravine s&#8217;éloigne au-dessous de moi. Le sommet ne semble pas se rapprocher pour autant. Heureusement, Bounda a vite compris qu&#8217;il avait intérêt à faire la montée tout seul. En sautant de branche en branche, c&#8217;est comme de grimper sur un arbre de deux-cents mètres de haut. C&#8217;est haut, mais sa physionomie y est parfaitement adaptée.<br />
Pour moi par contre, l&#8217;évolution a optimisé ma physionomie pour marcher dans la savane, non pas pour escalader des falaises. Allez ! Encore un mètre. Tu vas y arriver. Courage ! Et un mètre pour papa ! Et un mètre pour maman !</p>
<p>Je ne sais pas comment je suis finalement parvenu au sommet, probablement en mettant un pied devant l&#8217;autre, même si cet exploit me parait totalement irréaliste. Vadina et Bounda m&#8217;attendent tranquillement assis sur un banc au bord du chemin. Ils plaisantent à mon sujet :<br />
– Tu as gagné ! J&#8217;étais sûr qu&#8217;il mettrait dix minutes de plus pour arriver.<br />
– Bernard, singe vieux, usé, fatigué ! Hook !</p>
<p style="text-align: center;"><small><small><a href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ch/deed.fr" rel="license"><img style="border-width: 0;" src="http://i.creativecommons.org/l/by-nc-nd/2.5/ch/88x31.png" alt="Creative Commons License" /></a><br />
<span><em>Bienvenue en Acratie &#8211; Chapitre 18</em></span> par <a href="http://www.silicon-peace.com/romans/2-bienvenue-en-acratie/180-vertige" rel="cc:attributionURL">Bernard Krummenacher</a> est mis à disposition selon les termes de la<br />
<a href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ch/deed.fr" rel="license">licence Creative Commons Paternité-Pas d&#8217;Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.5 Suisse</a>.</small></small></p>
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		<title>Application iOS GrannySitter</title>
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		<pubDate>Wed, 31 Aug 2011 12:25:14 +0000</pubDate>
		<dc:creator>KrummenHacker</dc:creator>
		
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		<title>17 &#8211; La Terre, cette année là</title>
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		<pubDate>Mon, 01 Aug 2011 08:35:16 +0000</pubDate>
		<dc:creator>KrummenHacker</dc:creator>
		
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			<content:encoded><![CDATA[<p>Ce matin, je me sens franchement mieux qu’hier, sans doute les implantmédics y sont pour quelque chose. Hier soir, après ma crise de déprime dans la montée vers Platomao, j&#8217;ai effectué le reste du trajet dans un état second. Ensuite, j&#8217;ai pris le repas avec les autres sans vraiment être présent, mais lors un trek, il faut bien manger. Finalement, je suis allé me coucher non sans avoir vertement reproché à Jimini que l&#8217;on m&#8217;ait laissé toute une journée glisser vers la dépression sans m&#8217;apporter l&#8217;aide que j&#8217;étais légitimement en droit de recevoir.<br />
Vadina est déjà levée. En tout cas, elle n&#8217;est pas dans le lit. Par contre, Bounda est là. Il dort profondément, étalé sur le dos dans un gros pouf, du genre de ces gros sacs plein de boules de polystyrène expansé qui étaient à la mode dans les années quatre-vingt. Ainsi, il n&#8217;a pas voulu passer la nuit à l&#8217;extérieur. Remarque que je le comprends : à cette altitude, il faudrait être complètement maso pour se les geler à vouloir dormir à la belle étoile quand il existe des petits lits douillets qui ne demandent pas mieux que de vous accueillir.<br />
Je sors discrètement de la pièce pour éviter de le réveiller.<br />
– Coucou !<br />
Vadina est assise dans le petit salon qui fait partie de l&#8217;appartement que le gite nous a attribué pour la nuit. Elle tripote son petit PC holographique, tout en ayant à côté d&#8217;elle un disque doré surmonté de l&#8217;image du Santa-Maria orbitant autour d&#8217;une planète que l&#8217;on pourrait confondre avec Mars.<br />
– Coucou aussi ! C&#8217;est une des planètes que vous avez trouvées là-haut ?<br />
– Oui. Je profitais de ce que tu dormais encore pour revoir certains points de mon travail avec les autres membres de l&#8217;expédition. Mais ça peut attendre.<br />
– Prends ton temps. Il faut d&#8217;abord que je passe dans la salle de bain.<br />
– OK !</p>
<p>– Ah ! Ça fait du bien.<br />
Je sors de la salle de bain prêt pour affronter la longue journée de marche qui nous attend. Aujourd&#8217;hui, nous allons descendre dans le cirque de Maïfatte et passer la nuit à Orère, là où habite Ixycs.<br />
– Voilà, je suis prêt. On peut y aller dès que Bounda sera réveillé.<br />
Elle relève les yeux de ses consoles et me regarde bizarrement.<br />
– T&#8217;as vu l&#8217;heure ? Il est à peine six heures. Il est bien trop tôt pour partir. À moins que tu ne veuilles parcourir deux étapes en un seul jour.<br />
– Ha ouais ? Six heures ? T&#8217;as raison, c&#8217;est vachement tôt. Ça doit cailler dehors. Mais bon, j&#8217;ai pas vraiment envie de retourner dormir.<br />
Pris d&#8217;une soudaine inspiration, je désigne son assistant cognitif.<br />
– Mais dans ton truc là, ton&#8230; assistant machin, tu dois avoir des images d&#8217;un peu partout sur la Terre à la fin du 21e siècle, non ?<br />
– Oui, bien sûr ! Tu veux voir quelque chose en particulier ?<br />
– Ben ouais, je voudrais savoir comment a évolué la ville de Lausanne, là où j&#8217;habitais avant de partir pour le futur.<br />
Pour toute réponse, Vadina gesticule devant son écran, au fond duquel surgit aussitôt une sphère bleutée nacrée de blanc. En avant-plan flottent, durant quelques secondes, les mots « Google Earth™ 2091 » en lettres colorées.<br />
– Mais&#8230; c&#8217;est quoi ce&#8230; Gôôgleu ? Il est aussi sur le cahier que tu m&#8217;as remis l&#8217;autre jour.<br />
– Quoi ? Tu ne connais pas Google ? Mais c&#8217;est depuis toujours la plus importante entreprise de services logiciels du monde. Tu ne peux pas ne pas les avoir connus. Ils existent depuis au moins un siècle : autant dire depuis les débuts de l&#8217;informatique.<br />
– La plus grosse boite informatique ? À mon époque, c&#8217;était Microsoft. Ils auraient changé de nom ? Oui, finalement, Gougueule, ça sonne mieux que Microsoft.<br />
– Non, non ! Microsoft, c&#8217;était une autre entreprise, qui d&#8217;ailleurs n&#8217;a pas su s&#8217;adapter. Elle a progressivement régressé pour finalement disparaitre dans les années trente. Google, qui a commencé par juste offrir un moteur de recherche, n&#8217;a fait que s&#8217;étendre dans tous les domaines liés à Internet, jusqu&#8217;à menacer l&#8217;existence même de tous les médias traditionnels, comme les journaux ou ce que vous appeliez la télévision.<br />
– Vraiment ? Je maintiens que, en tout cas en 1999, c&#8217;était Microsoft qui menaçait de tout contrôler. Ils avaient même une agence de voyages en ligne qui permettait d&#8217;acheter ses billets d&#8217;avion depuis chez soi. Ils vendaient aussi une encyclopédie sur CD-ROM et imposaient leur système d&#8217;exploitation, Windows 98, à plus de 95 % des ordinateurs de la planète. À tel point qu&#8217;en 1999, ils étaient poursuivis par la justice américaine dans le cadre des lois antimonopole. Ouais, c&#8217;est peut-être pour ça qu&#8217;ils ont perdu leur influence. Ils ont surement été démantelés et n&#8217;ont plus pu maintenir leur hégémonie. Mais Google ? Non, jamais entendu parler. Moi, ce que j&#8217;utilisais comme moteur de recherche, c&#8217;était Altavista. Bon, par rapport à ce qui est disponible maintenant sur le Réseau, c&#8217;était plutôt craignos. Mais pour l&#8217;époque, c&#8217;était le top, bien meilleur même que ce que proposait Microsoft.<br />
– Très rapidement, Google a contrôlé le marché de la publicité sur Internet. Il devenait presque impossible d&#8217;échapper complètement à l&#8217;un ou à l&#8217;autre de ses services. À tel point qu&#8217;au cours des années dix, c&#8217;est à Google que se sont attaquées les autorités antimonopole. Au début des années vingt, Google a été officiellement divisé en multiples unités spécialisées indépendantes. Mais sous le prétexte de l&#8217;interopérabilité, les Baby-Googles comme on les nommait ont continué à collaborer. Ils n&#8217;ont fait que renforcer leur influence sur Internet, au point que certains allaient jusqu&#8217;à utiliser le mot Google en lieu et place d&#8217;Internet.<br />
Je reste un moment pantois devant ces révélations étonnantes. J&#8217;avais toujours espéré que Microsoft se fasse rabattre le caquet, mais que ce soit simplement en se faisant écraser par une boite encore plus gloutonne, j&#8217;en reviens pas.<br />
– Bon, OK. Montre-moi plutôt comment marche ce « Google Terre ». C&#8217;est un peu comme quand j&#8217;ai regardé la Terre sur une console depuis Rama ?<br />
– Oui. On pourrait même dire que c&#8217;est tout à fait équivalent. Mais bon, la version que j&#8217;ai là, elle est assez limitée. J&#8217;ai juste l&#8217;année 2091.<br />
– Attend ! Tu veux dire qu&#8217;avec ce programme, je peux voir tout ce qui s&#8217;est passé sur la Terre en 2091 ?<br />
– Oui !<br />
– Mais une telle application n&#8217;était simplement pas envisageable avant l&#8217;avènement de la veillance ! Du point de vue de la sphère privée, c&#8217;était un cauchemar, non ?<br />
– J&#8217;admets que d&#8217;un point de vue éthique, c&#8217;était plus que limite. Et c&#8217;est d&#8217;ailleurs pourquoi il y avait un mouvement qui demandait l&#8217;interdiction pure et simple de « Google Earth ». Mais bon, comme Google contrôlait aussi la majorité des forums de débat, les opposants ne représentaient pas une menace réelle. Ha ! Ha !<br />
J&#8217;ai de la peine à deviner si son rire est nerveux ou si elle trouve vraiment amusante la situation d&#8217;impunité dont bénéficiait ce Google.<br />
– Pour ma part, je suis bien heureux qu&#8217;ils n&#8217;aient pas réussi à le faire interdire et que, à un moment ou un autre, la problématique de la sphère privée ait été tranchée en faveur de la transparence. Mais trêve de philosophie, montre-moi Lausanne ! Je piaffe d&#8217;impatience. Vite, vite !<br />
D&#8217;un geste, elle fait plonger la caméra vers la boule nacrée. Celle-ci se stabilise au-dessus de l&#8217;étendue d&#8217;eau que je reconnais facilement comme étant le lac Léman. L&#8217;image est trop petite pour voir les détails, mais je distingue une sorte de tour qui se dresse dans le lac au large entre Lausanne et Vevey.<br />
– C&#8217;est quoi ce truc-là, dans la flotte ? On voit pas bien sur ton écran tout riquiqui. Ce serait cool si on pouvait l&#8217;afficher en grand sur la console. Mais j&#8217;imagine que c&#8217;est pas possible.<br />
– Mais si ! Tu as raison. On devrait pouvoir le faire. Attends, je vais essayer de le rediriger. Avec la mise à jour de l&#8217;autre nuit, ça devrait être possible, mais je ne maitrise pas encore toutes les nouveautés.<br />
Vadina est tellement concentrée sur l&#8217;opération qu&#8217;elle ne remarque pas que la console a spontanément effectué l&#8217;opération et affiche la même vue que son petit écran. Mais l&#8217;image me parait encore petite, alors je pointe un doigt vers l&#8217;image vaporeuse et lance ma formule magique préférée :<br />
– Abracadabra ! Petite image, agrandis-toi !<br />
Immédiatement, l&#8217;image enfle au point d&#8217;englober l&#8217;assistant cognitif. Vadina recule sous l&#8217;effet de la surprise.<br />
– Ha ! Ça y est. J&#8217;ai réussi. Je sais pas vraiment comment j&#8217;ai fait. Qui sait, c&#8217;est peut-être ta formule magique ?<br />
Cette fois, je vois bien mieux. Il s&#8217;agit bien d&#8217;une tour immense qui s&#8217;élève au milieu du lac.<br />
– T’as vu cette tour ? À quoi elle peut bien servir ? Tu le sais, Vadina ?<br />
– Oui, je crois le savoir. Attends, on va se rapprocher.<br />
Sans attendre une commande explicite, la caméra se remet en mouvement et s&#8217;approche de la tour comme si elle se trouvait à bord d&#8217;un petit avion. Dans sa trajectoire, elle passe entre la tour et la rive helvétique, offrant une vue magnifique sur le vignoble au-dessus duquel flotte le texte « Lavaux, les vignes du Soleil ». Au moment même où la caméra passe devant la tour, toutes les vignes s&#8217;embrasent. Durant deux secondes, l&#8217;image est complètement saturée de lumière, comme si l&#8217;on regardait directement le soleil.<br />
– Oh ! Putain ! C&#8217;était quoi, ça ?<br />
– Oui, c&#8217;est bien ce que je pensais. Il s&#8217;agit de la tour d&#8217;une centrale solaire thermique. La pente doit être recouverte de miroirs qui réfléchissent la lumière du soleil et la concentrent sur le sommet de la tour. Là, il doit y avoir un fluide qui est chauffé par l&#8217;intense rayonnement lumineux et cette chaleur est ensuite transformée en électricité.<br />
– Ah ! Je vois. Mais utiliser un cycle thermodynamique pour produire de l&#8217;énergie, ça implique un mauvais rendement énergétique. J&#8217;imaginais qu&#8217;à la fin du 21e siècle, on aurait trouvé mieux. On ne pouvait pas transformer la lumière directement en électricité avec des cellules photovoltaïques ?<br />
– Ben, si on a un usage pour la chaleur résiduelle, le rendement est alors presque de 100 %. Le rendement des meilleures cellules photovoltaïques de cette époque ne dépassait pas 65 %. On a donc également beaucoup de chaleur résiduelle. En plus, à puissance électrique produite égale, la conversion thermique restait bien moins couteuse que la conversion photovoltaïque. Je sais pas si c&#8217;est encore valable aujourd&#8217;hui, mais c&#8217;était parfaitement justifié lorsque cette tour a été construite.<br />
– Mais attend ! Quand on est passé devant la tour, avant et après le flash, on voyait des vignes, pas des miroirs. Et puis, je vois mal les Vaudois sacrifier leurs vignes pour faire de l&#8217;électricité. Rien qu&#8217;à évoquer une telle idée, j&#8217;entends déjà les organisations de protection du paysage hurler de colère. Je les vois préparer leurs piques pour planter ma tête dessus. Et même les écologistes les plus extrémistes ne seraient pas enthousiastes envers une telle proposition.<br />
– J&#8217;avais aussi l&#8217;impression qu&#8217;il s&#8217;agissait de vignobles, mais le plus simple c&#8217;est d&#8217;aller y jeter un coup d&#8217;oeil.<br />
Immédiatement, la caméra se remet en route et nous emmène flotter au-dessus de ce qui est bel et bien un vignoble parfaitement entretenu. Toutefois, chaque échalas est surmonté d&#8217;un grand miroir orientable.<br />
– OK ! Maintenant, je comprends. Ces miroirs captent environ un quart de la lumière solaire qui est réfléchie vers le four au sommet de la tour. Mais est-ce qu&#8217;il reste suffisamment de soleil pour une bonne maturation du raisin ?<br />
– Oh ! Tu sais, avec le réchauffement climatique, la principale préoccupation des viticulteurs a été de protéger la vigne pour lui éviter de griller sur place. Je dois admettre que la solution qui a été appliquée ici est particulièrement astucieuse.<br />
D&#8217;un geste du doigt, je fais pivoter la caméra pour la diriger vers le lac.<br />
– Et puis, cette tour, avec le halo brillant dans lequel baigne son sommet, elle est vraiment très belle. Je ne suis pas convaincu que tous mes contemporains eussent partagé mon avis, mais&#8230; Si ! Si ! Elle est super chouette.<br />
Je repointe la caméra en direction du vignoble. Nous survolons maintenant un de ces villages si pittoresques de la région, Riex d&#8217;après le nom qui flotte au-dessus.<br />
– C&#8217;est génial. J&#8217;ai vraiment l&#8217;impression d&#8217;être dans un hélico. Je reconnais ce village d&#8217;après des photos de cartes postales. Mais à mon époque, les toits avaient la couleur brun-orangé des tuiles fabriquées dans la région et les murs étaient blancs. Maintenant, les toits et les façades dirigées vers le lac sont noirs.<br />
– Très probablement des panneaux solaires aussi. Il est absurde de laisser se dissiper dans l&#8217;atmosphère toute l&#8217;énergie reçue par ces surfaces.<br />
– Sans doute, oui. En tout cas, c&#8217;est pas en 1999 qu&#8217;on aurait pu obtenir l&#8217;autorisation d&#8217;installer de tels panneaux.<br />
– Tu as vécu dans une époque vraiment difficile à comprendre.<br />
– Je ne te le fais pas dire.<br />
Je remarque soudain un fait étrange.<br />
– Mais&#8230; regarde les gens qui se déplacent, là : ils n&#8217;ont pas de visage. On dirait des mannequins de crash-test pour les voitures.<br />
– C&#8217;est normal. C&#8217;est la concession qu&#8217;a dû faire Google pour que l&#8217;on n&#8217;interdise pas son logiciel. On ne doit pas pouvoir reconnaitre les gens.<br />
– Ouais ! Mais c&#8217;est stupide. Puisqu&#8217;on a toute la planète durant toute l&#8217;année, il est très facile de suivre une personne dans ses déplacements pour pouvoir facilement l&#8217;identifier.<br />
– Heu&#8230; Oui. En y réfléchissant, tu dois avoir raison. Mais bon, avec les juristes qu&#8217;on avait à la fin du 21e siècle, ce n&#8217;est pas étonnant.<br />
– Je vois que ce métier n&#8217;a pas beaucoup évolué en un siècle. C&#8217;est désespérant.<br />
Bon ! Mais les avocats et leurs raisonnements tarabiscotés, j&#8217;en ai rien à foutre. C&#8217;est de savoir comment a évolué l&#8217;urbanisme au 21e siècle qui m&#8217;intéresse aujourd&#8217;hui.<br />
– Caméra ? Dirige-toi vers Lausanne !<br />
Celle-ci se met en mouvement vers l&#8217;ouest à une cinquantaine de mètres d&#8217;altitude. D&#8217;abord lentement, puis de plus en plus vite pour se stabiliser à environ 100 km/h. En survolant les vignes, je réalise que les routes qui jadis découpaient la pente en morceaux irréguliers avaient toutes disparu ou plutôt avaient été remplacées par des lignes de chemin de fer à voie étroite. On voit même, ça et là, des wagonnets automoteurs chargés de matériel probablement destiné à l&#8217;entretien des vignes.<br />
– Vadina, il n&#8217;y a plus de bagnoles ?<br />
– Bien sûr que si, mais uniquement pour le trafic individuel et pour les loisirs, enfin pour ceux qui en ont les moyens. D&#8217;ailleurs, regarde l&#8217;autoroute ! Il y a même une forte densité de trafic.<br />
Effectivement, il y a des voitures qui filent sur les pistes de l&#8217;autoroute serpentant au-dessus du vignoble. Mais je ne suis pas impressionné du tout par leur nombre.<br />
– Tu appelles ça une forte densité de trafic ? Je vois juste trois ou quatre caisses qui se courent après. Qu&#8217;est-ce que ça doit être, quand le trafic est calme ? Pour sûr qu&#8217;un escargot aurait l&#8217;opportunité de traverser l&#8217;autoroute sans risquer de se faire écraser. Tu aurais dû voir les dimanches soir d&#8217;hiver, quand les skieurs redescendaient des stations. Ça bouchonnait pendant des heures à cet endroit, tu peux me croire.<br />
La caméra survole maintenant ce qui, à la fin du 20e siècle, était une banlieue cossue de Lausanne. Mais les maisons ne semblent plus refléter l&#8217;aisance financière de leurs habitants, pour autant qu&#8217;elles soient encore habitées. On remarque un manque manifeste d&#8217;entretien de ces constructions. Il y en a même dont le toit s&#8217;est en partie effondré. Je fais signe à la caméra de ralentir.<br />
– Tu as vu, ce quartier est quasiment en ruine. À mon époque, c&#8217;était la banlieue chic de Lausanne. Maintenant, il est pratiquement abandonné. C&#8217;est digne de « Retour vers le futur II ».<br />
– Le vieux film de science-fiction ?<br />
– Oui. Quand Doc emmène Marty dans le futur. Marty rêvait de s&#8217;installer dans un quartier chic, mais entretemps, c&#8217;était devenu une banlieue glauque et malfamée que seuls les loosers n&#8217;avaient pas désertée.<br />
– C&#8217;est probablement ce qui s&#8217;est passé ici. Malgré les avertissements des écologistes, les pays autrefois riches ont négligé de se préparer à l&#8217;épuisement des ressources et en particulier de l&#8217;énergie bon marché qu&#8217;était le pétrole. L&#8217;illusion d&#8217;une croissance illimitée les rendait aveugles. Lorsque la production a plafonné, s&#8217;est déclenchée une série de crises économiques, dont la première en 2009, bien que terrifiante pour les financiers de l&#8217;époque, n&#8217;était qu&#8217;un aperçu de ce qui allait suivre. Ce n&#8217;est pas que les suivantes étaient fondamentalement plus graves, mais elles se suivaient à intervalles rapprochés, ne laissant pas le temps aux populations de se remettre des conséquences de la précédente.<br />
– Mais on n&#8217;a rien fait pour essayer de les enrayer ?<br />
– Si, bien sûr. Mais cela n&#8217;a fait qu&#8217;empirer les choses. Les gouvernements s&#8217;obstinaient à retrouver la croissance de leurs économies. Dès que celle-ci se manifestait, elles devaient faire face à la pénurie de matières premières et d&#8217;énergie, enclenchant une hausse vertigineuse des leurs prix, ce qui déclenchait invariablement une nouvelle crise.<br />
– Et personne n&#8217;a envisagé de refonder l&#8217;économie sur un modèle qui n&#8217;impliquerait pas une croissance continue ?<br />
– Si ! Si ! Mais personne ne les écoutait. Tu dois savoir qu&#8217;à l&#8217;époque, le capitalisme était quasiment une religion et que la croissance était son dogme principal. Et c&#8217;est lorsqu&#8217;ils sont mis en face de leurs contradictions que les fanatiques sont les plus obstinés.<br />
– Oh, oui ! Je sais. Je comprends que des gens autrefois aisés n&#8217;aient plus eu les moyens de rénover leurs habitations, mais alors comment a-t-on eu les moyens d&#8217;entretenir les vignobles du Lavaux. Le pinard, ça n&#8217;était tout de même pas devenu une denrée de première nécessité, non ?<br />
– Non, tu as raison. C&#8217;est même surprenant que ce vignoble et les villages qui le parsèment soient si bien entretenus. À ma connaissance, les autres régions viticoles du monde ont dû s&#8217;adapter aux changements climatiques en se tournant vers d&#8217;autres productions ou ont simplement périclité. Mais attends, je vais voir si j&#8217;ai quelque chose à ce sujet.<br />
Elle tripote son assistant cognitif. Un texte incompréhensible à mes neurones défile lentement dans son écran.<br />
– Ha ! Voilà ! D&#8217;après Wikipédia, le Lavaux a été classé patrimoine de l&#8217;humanité en 2007 par l&#8217;UNESCO. Lorsque la construction de la centrale solaire a été projetée dans les années trente, il a fallu y inclure la préservation du site. C&#8217;est la compagnie Énergie Ouest-Europe qui payait pour l&#8217;entretien.<br />
– Mais juste avant, tu me disais que le capitalisme s&#8217;était effondré dans une suite rapide de crises économiques. Comment un géant de l&#8217;énergie à l&#8217;échelle européenne peut-il encore exister si le capitalisme a disparu ?<br />
– Non, non ! Le capitalisme n&#8217;était pas encore mort à la fin du 21e siècle. Il s&#8217;est radicalement réformé pour s&#8217;adapter à un monde aux ressources finies. Seules la branche financière et toute l&#8217;économie virtuelle ont rendu l&#8217;âme. Le retour, pas toujours volontaire, à des pratiques plus raisonnables, en partie empruntées au 19e siècle, a permis aux entreprises de survivre.<br />
– Quoi ? Le capitalisme est retourné aux pratiques du 19e siècle ? Alors là, je ne suis pas rassuré du tout.<br />
– Et tu n&#8217;as pas tort. Les grands capitaines d&#8217;industrie ont encore renforcé leur contrôle sur la société, étant cette fois légitimés dans leur rôle d&#8217;organisateurs de la pénurie. Les inégalités n&#8217;ont fait que croitre. Mais tout n&#8217;était pas négatif. Ce nouvel équilibre a permis la transformation vers une économie qui a stabilisé son impact sur l&#8217;environnement.<br />
– C&#8217;est quoi ce&#8230; wikimachin d&#8217;où tu tires ces infos ?<br />
– Wikipédia ? Mais se peut-il réellement que tous les éléments importants d&#8217;Internet te soient inconnus ? Tu sais au moins ce qu&#8217;est un wiki ?<br />
– Heu&#8230; non !<br />
Elle prend un instant un air agacé, puis me répond sur un ton plus pédagogique.<br />
– Un wiki, c&#8217;est un site qui permet à n&#8217;importe quel visiteur de modifier ou de rajouter des pages avec seulement un minimum de règles.<br />
– Une sorte de forum de discussion ?<br />
– Non, je ne crois pas. Si mes souvenirs de la paléo-informatique ne sont pas trop inexacts, ces forums de discussion permettaient d&#8217;entretenir un dialogue instantané entre plusieurs personnes en ligne ?<br />
– Non ! Ça, c&#8217;était les tchats. Les forums, c&#8217;était différent dans le sens où on avait effectivement une conversation, mais on postait des messages qu&#8217;on pouvait consulter plus tard. C&#8217;était très utile pour poser des questions sur des sujets particuliers et espérer une réponse dans les heures qui suivent, parfois depuis l&#8217;autre bout de la planète.<br />
– Ah ! Tu veux parler du courrier électronique ?<br />
– Non, non. C&#8217;est pas ça. Mais si tu m&#8217;expliquais plus précisément ce que c&#8217;est qu&#8217;un&#8230; wiki ?<br />
– Bon, je vais directement te décrire Wikipédia. Il s&#8217;agit d&#8217;une encyclopédie en ligne.<br />
– Ah ! Un peu comme celle qu&#8217;avait faite Microsoft, ou comme l&#8217;Encyclopedia Britannica ou l&#8217;encyclopédie Larousse, mais qu&#8217;on pourrait consulter sur le web ?<br />
– Oui et non. Il s&#8217;agit bien d&#8217;une encyclopédie, avec des centaines de millions d&#8217;articles dans toutes les langues encore pratiquées, mais c&#8217;est surtout un projet collaboratif. C&#8217;est-à-dire que n&#8217;importe qui peut ajouter de nouveaux articles et aussi modifier les articles existants pour les améliorer ou les corriger s&#8217;ils contiennent des erreurs.<br />
– Et ça marche ? Si tout le monde peut écrire n&#8217;importe quoi, le résultat, c&#8217;est aussi n&#8217;importe quoi, non ? On ne peut pas faire confiance au contenu s&#8217;il n&#8217;est pas vérifié au préalable.<br />
– C&#8217;est le reproche qu&#8217;on lui a fait dans les premières années. Mais par la suite, des règles minimales ont été instaurées. Très vite, il a fallu être inscrit pour pouvoir y contribuer. Et chaque modification est archivée et on sait qui en est l&#8217;auteur. Si quelqu&#8217;un tente un acte de vandalisme ou insère des informations erronées, il est facile de revenir à la version précédente et de sermonner le responsable, voire l&#8217;empêcher de commettre d&#8217;autres déprédations.<br />
– Ouais, en somme, ça fonctionne sur les mêmes bases que la Veillance. On pourrait donc considérer que Wikipédia est le premier pas vers l&#8217;Acratie. Mais un tel système est extrêmement subversif. On n&#8217;a jamais songé à l&#8217;interdire ?<br />
– Il a été longtemps bloqué en Chine et dans d&#8217;autres régimes autoritaires en même temps que d&#8217;autres services en ligne. L&#8217;arrivée d&#8217;une nouvelle génération de dirigeants dans ces pays, sans toujours devenir de vraies démocraties, enfin au sens qu&#8217;on donnait à ce terme en ce temps là, tu m&#8217;as bien compris, a conduit à une certaine ouverture et à la libéralisation d&#8217;internet au nom du progrès.<br />
– C&#8217;est Wikipédia qui vous a inspiré pour le mode de gouvernance que vous avez appliqué à bord du Santa-Maria ?<br />
– Wikipédia est le premier, mais pas le seul, domaine dans lequel le modèle wiki a été expérimenté. Certains pays allaient même jusqu&#8217;à impliquer leurs citoyens à participer à l&#8217;élaboration des lois à l&#8217;aide de wikis, mais c&#8217;était plutôt rare parce que comme tu le sais, les gens n&#8217;aiment pas renoncer à leur pouvoir. C&#8217;est surtout dans le domaine associatif et culturel que ce modèle s&#8217;était répandu. On avait déjà de nombreux exemples d&#8217;organisations fonctionnant sur un modèle collaboratif, même si la conscience populaire considérait encore cela comme complètement utopique. Si nous avons choisi ce mode d&#8217;organisation à bord du Santa-Maria, c&#8217;est en fait que nous n&#8217;avons pas pu nous mettre d&#8217;accord pour le choix d&#8217;un nouveau capitaine. La situation menaçait vraiment de dégénérer lorsque quelqu&#8217;un a proposé le modèle collaboratif. On a vite compris que c&#8217;était la seule chance d&#8217;éviter le chaos. Et puis, ça a marché.</p>
<p>Je recentre mon attention sur l&#8217;image fournie par ce « Google Earth™ 2091 ». La caméra s&#8217;est arrêtée au-dessus d&#8217;une maison d&#8217;où émerge un sapin par un trou dans le toit.<br />
– Mais les gens qui habitaient ici, ils sont allés vivre où ? Avec tous les réfugiés qui ont dû venir des régions côtières, il me parait étrange d&#8217;avoir totalement abandonné ces demeures.<br />
– As-tu oublié que les pays riches s&#8217;étaient barricadés derrière leurs frontières ? L&#8217;immigration avait été totalement stoppée. La maitrise des naissances ajoutée au vieillissement de la population a relâché la pression démographique. De nombreux logements sont devenus disponibles. Les gens se sont principalement regroupés dans les centres-villes.<br />
– Pourquoi ?<br />
– Parce que le besoin de transports individuels est moindre. On peut pratiquement atteindre n&#8217;importe quel service ou n&#8217;importe quel autre habitant à pied ou à l&#8217;aide de transports en commun efficaces. Les gens qui sont restés dans les banlieues éloignées ont dû faire de nombreux sacrifices et préférer une vie solitaire. Les citadins qui avaient autrefois émigré à la campagne pour fuir la pollution urbaine ont dû se convertir à une existence rurale, devenir eux-mêmes agriculteurs ou retourner dans les villes s&#8217;ils voulaient conserver leur mode de vie. La plupart l&#8217;ont fait sans regret, car avec la disparition de la pollution, les villes sont devenues bien plus accueillantes. Je suis sure que le centre-ville de Lausanne va te surprendre.<br />
– Ben ouais, c&#8217;est ce que je voulais voir depuis le début. Hé! La caméra ? Bouge-toi toi le cul et fonce à St-François !<br />
Vadina fait mine d&#8217;ignorer ma grossièreté. La caméra ne s&#8217;en offusque pas plus et se remet immédiatement en mouvement vers le centre tout en prenant de l&#8217;altitude. Elle monte à très haute altitude, environ dix-mille mètres, ce qui nous permet d&#8217;avoir une vue d&#8217;ensemble de la ville. Globalement, j&#8217;ai l&#8217;impression que la surface urbanisée n&#8217;est pas supérieure à ce qu&#8217;elle était à la fin du 20e siècle. Je dirais même qu&#8217;elle se serait légèrement réduite, mais peut-être que ce sont ces banlieues en cours d&#8217;abandon qui déjà paraissent être retournées à une certaine nature. Une chose me marque immédiatement : tous les toits sont noirs. Seraient-ils recouverts de panneaux solaires comme les villages du Lavaux ? Très probablement.<br />
Plus curieusement encore, le centre-ville est lui totalement vert. Aurait-on rasé les immeubles qui s&#8217;y trouvaient pour y implanter un grand parc ou même une forêt ? Ce serait cool, mais ils auraient aussi pu créer un lac artificiel comme celui de Sauvabelin. Je veux voir ça de plus près.<br />
– Caméra ? Descends à environ mille mètres d&#8217;altitude !<br />
D&#8217;abord lentement, puis de plus en plus rapidement, le sol se précipite dans notre direction. On dirait qu&#8217;on vient de sauter d&#8217;un avion et qu&#8217;on est en chute libre. Par réflexe, mon cerveau se met à espérer que la caméra est équipée d&#8217;un parachute. Je profite de chaque instant pour découvrir chaque nouveau détail qui devient perceptible. Maintenant, ça va trop vite. D&#8217;ici quelques secondes, la caméra va percuter le sol. Je veux crier « Stop ! », mais avant d&#8217;avoir eu le temps d&#8217;émettre le moindre son, la caméra s&#8217;est brusquement arrêtée et flotte maintenant au-dessus de la zone verte dont la nature, est-ce le bon mot, me surprend totalement.<br />
– Vadina, regarde ! Ce sont des tours couvertes de végétation. Et elles sont immenses.<br />
En effet, dans la zone qui va de la gare au sud jusqu&#8217;au pied de la cathédrale au nord, du pont Chauderon à l&#8217;ouest jusqu&#8217;au Tribunal fédéral à l&#8217;est, tous les bâtiments anciens ont été rasés pour être remplacés par d&#8217;immenses constructions que je ne pourrais qualifier que de futuristes, même si ce terme ne veut pas dire grand-chose dans le contexte présent. Il ne s&#8217;agit pas d&#8217;un alignement de tours carrées comme dans les mégapoles du 20e siècle. Non, chaque immeuble possède une forme propre, mais en harmonie avec les bâtiments voisins. Il y a des cônes, des cylindres au diamètre ondulant, des bulbes prêts à l&#8217;éclosion, enfin n&#8217;importe quoi qui ne soit pas dessiné à la règle ou à l&#8217;équerre. De nombreuses passerelles relient les tours entre elles. Ce qui m&#8217;étonne le plus, c&#8217;est que toutes les constructions sont enrobées dans des sortes d&#8217;exosquelettes aux motifs variés sur lesquels s&#8217;accroche une étrange forêt verticale. Des passerelles aussi pendent des cascades végétales.<br />
– Ce n&#8217;est plus vraiment le Lausanne que tu connaissais, non ?<br />
– Ben&#8230; pas vraiment, non. En demandant à la caméra de me mener à la place St-François, j&#8217;imaginais qu&#8217;elle serait presque comme à l&#8217;époque, avec en face de l&#8217;église les immeubles de la SBS, de l&#8217;UBS, de la Banque cantonale et de La Poste. De là partait le grand pont vers Bel-Air avec la tour du même nom qui était l&#8217;unique gratte-ciel de Lausanne. Je me demandais ce qu&#8217;était devenue la vallée du Flon avec ses vieux entrepôts transformés en centre de la culture alternative locale. Sur la colline de Montbenon, il y avait le Tribunal cantonal et l&#8217;esplanade avec sa vue exceptionnelle sur le lac. Et puis&#8230;, et puis&#8230;<br />
Je sens une bouffée d&#8217;émotion me monter au visage, des larmes commencent à poindre aux coins de mes yeux.<br />
– Et puis&#8230;, et puis&#8230;, tout a disparu. Tout a été remplacé par ces choses&#8230; Oui, elles sont belles, magnifiques même, mais je ne parviens même pas à comprendre leur fonction, leur usage. Pardonne-moi, mais le choc est brutal. Ça me fait ça chaque fois que je réalise que mon passé est bien révolu, que ce monde que j&#8217;aspire tant à retrouver évoluera inévitablement vers quelque chose qui me sera définitivement étranger.<br />
Vadina éteint la console et me prend dans ses bras.<br />
– Lààà ! C&#8217;est fini maintenant. Tu ne devrais pas ressasser ces vieux souvenirs, du moins tant que tu n&#8217;as pas découvert le moyen de remonter le temps.<br />
– Tu as raison. Ça ne me fait pas de bien. Mais tout de même, cette vision a attisé ma curiosité. Il faut que j&#8217;en sache plus.<br />
Je fais mine de rallumer la console, mais Vadina me retient tendrement.<br />
– Une autre fois, Bernard. Il va être l&#8217;heure du p’tit-déj. Et on a une longue trotte à faire aujourd&#8217;hui, tu te souviens ? La Fournaise ? Maïfatte ?</p>
<p style="text-align: center;"><small><small><a href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ch/deed.fr" rel="license"><img style="border-width: 0;" src="http://i.creativecommons.org/l/by-nc-nd/2.5/ch/88x31.png" alt="Creative Commons License" /></a><br />
<span><em>Bienvenue en Acratie &#8211; Chapitre 17</em></span> par <a href="http://www.silicon-peace.com/romans/2-bienvenue-en-acratie/170-la-terre-cette-annee-la" rel="cc:attributionURL">Bernard Krummenacher</a> est mis à disposition selon les termes de la<br />
<a href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ch/deed.fr" rel="license">licence Creative Commons Paternité-Pas d&#8217;Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.5 Suisse</a>.</small></small></p>
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		<title>16 &#8211; Tant qu&#8217;il y aura des églises</title>
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		<pubDate>Fri, 01 Jul 2011 08:23:26 +0000</pubDate>
		<dc:creator>KrummenHacker</dc:creator>
		
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			<content:encoded><![CDATA[<p>Lorsque je me réveille ce matin, je sens que mon moral n&#8217;est pas au beau fixe. C’est pas que je suis réellement déprimé, mais il y a comme un petit truc qui fait que ça pourrait aller mieux.<br />
Bah ! Avec la douche, ça passera.<br />
Oui en effet, maintenant, je me sens mieux. Avec Vadina, nous montons à la surface où nous attend le petit-déj. Elle me regarde bizarrement.<br />
– Qu&#8217;est-ce que tu as ce matin ? Tu n&#8217;as pas l&#8217;air dans ton assiette.<br />
– Moi ? Non, ça va. C&#8217;est vrai, en me réveillant, je me sentais un peu mou, mais maintenant, ça va mieux.<br />
– Tu es sûr ? Parce que vraiment, tu as une petite mine.<br />
– Non, non, je t&#8217;assure, ça va. Ouais, bon, il y a bien un petit quelque chose indéfinissable qui flotte comme ça dans mon esprit, mais ce n&#8217;est rien. Et puis, si nécessaire, les implantmédics vont m&#8217;injecter leur essence du bonheur. Ça marche du tonnerre.<br />
– Ha bien ! Puisque tu le dis.<br />
Il n&#8217;y a pas grand monde pour le petit-déj. Certains se sont levés très tôt pour parcourir un max de distance avant que la chaleur ne rende la marche trop difficile. D&#8217;autres dorment encore, estimant sans doute que de toute manière, nous arriverons tous au chouïa de la fin de l&#8217;an en même temps.<br />
Vadina me tend une tartine.<br />
– Mange cette bonne tartine. Elle va te faire du bien.<br />
– Merci.<br />
C&#8217;est vrai qu&#8217;elle est bonne, mais pas aussi bonne que celles que j&#8217;ai mangées ces derniers jours.</p>
<p>Nous quittons Maraveilplate. Le huilet se situe sur un plateau presque au centre du cirque. Devant nous, il y a un grand ravin, profond de deux à trois-cents mètres. Au fond, coule une rivière. Si mon sens de l&#8217;orientation ne me trahit pas, ce ne doit pas être la même que celle que nous avons franchie hier.<br />
Le spectacle est magnifique. Il y a ce ravin juste devant nous. Plus loin, très haut, se dressent les crêtes qui nous séparent du cirque de Maïfatte. Mais je peine à ressentir l&#8217;émerveillement qui normalement m&#8217;envahit dans de telles circonstances.<br />
Soudain, juste au-dessus de moi, j&#8217;entends du bruit dans les branches. Je lève les yeux pour essayer de voir ce dont il s&#8217;agit. C&#8217;est Bounda. Il se laisse lentement tomber sur mes épaules. Il veut jouer.<br />
Moi, je ne suis pas d&#8217;humeur à cela. Irrité, je le repousse brusquement.<br />
– Ho ! Fous-moi la paix !<br />
Le jeune orang-outang part se réfugier dans les jambes de Vadina.<br />
– Méchant ! Méchant comme maman !<br />
– Bernard ! Qu&#8217;est-ce qui te prend ? Tu ne peux pas le rejeter ainsi. Il ne t&#8217;a pas fait de mal. Il voulait juste jouer avec toi.<br />
Je me sens coupable, mais en même temps, j&#8217;en ai rien à foutre. Il me faut faire un effort pour parvenir à m&#8217;excuser.<br />
– Pardonne-moi, Bounda. C&#8217;est juste que, aujourd&#8217;hui, j&#8217;ai besoin qu&#8217;on me laisse un peu tranquille. Tu es bien sûr le bienvenu, mais je n&#8217;ai pas envie de jouer.<br />
Je m&#8217;adresse aussi à Vadina.<br />
– Vadina ! Je ne sais pas ce que j&#8217;ai. Ou plutôt, je crois que je le sais trop bien. Mais je croyais que j&#8217;étais sous le contrôle des implantmédics depuis mon départ de l&#8217;ascenseur. Je vais demander à Jiminy de vérifier avec les toubibs.<br />
Elle me prend dans ses bras.<br />
– Ne t&#8217;en fais pas. Je pense tout simplement que tu fais un coup de cafard. Si les implantmédics ne tentent pas de le contrer, c&#8217;est sans doute que c&#8217;est mieux pour toi ainsi.<br />
Puis elle est prise d&#8217;une brusque inspiration. Elle desserre son étreinte et sort son vieux PC portable de son sac à dos. Elle gesticule quelques incantations, puis me passe les oreillettes rouges.<br />
– Tiens, mets-les ! Je t&#8217;ai concocté une série de vieux tubes de ton époque. Je suis sure qu&#8217;avec ça, ça ira mieux.<br />
– Tu crois ? Ouais, pourquoi pas ?<br />
J&#8217;enfonce les oreillettes dans mes oreilles et, immédiatement, je suis transporté loin dans le passé. Ha ! Si c&#8217;était vraiment si simple de rentrer chez soi.<br />
– ♫ Reviens joli minou&#8230; vers ton gentil matou&#8230; ♫<br />
Ha ! C&#8217;est du Jo Dassin tout craché. Une chansonnette sans prétention, mais qui a l&#8217;avantage de me redonner de l&#8217;entrain. En plus, je ne m&#8217;attendais vraiment pas à ça, alors j&#8217;éclate de rire.<br />
Vadina sourit de voir ma bonne humeur de retour.<br />
– Ah ! Je savais que c&#8217;était une bonne idée. Mettons-nous en route.<br />
Bounda, qui tient déjà la main de Vadina me tend son autre main. Je m&#8217;empresse de la saisir.<br />
Comme hier, le chemin suit la trace de l&#8217;ancienne route. Celui-ci descend en pente douce et tortueuse dans le vallon, longeant plus ou moins la rivière vers l&#8217;amont. La forêt se fait plus clairsemée. Est-ce dû à l&#8217;érosion, à un micro-climat particulier ou la Restitution n&#8217;aurait-elle, ici, pas été menée à son terme ? Quelle que soit la réponse, le résultat est que nous bénéficions d&#8217;une large vue sur le chemin qu&#8217;il nous reste à parcourir ce matin. Tout ce que nous descendons maintenant, il nous faudra le remonter après avoir franchi la rivière.</p>
<p>– ♫ &#8230;sur la rivière, il pleut de l&#8217;or. Entre mes bras, je serre ton corps. Tu es là, à l&#8217;autre bout du monde&#8230; ♫<br />
Cette chanson, je ne l&#8217;ai jamais entendue, ni la chanteuse d&#8217;ailleurs. Le style aussi ne m&#8217;est pas très familier, sans être non plus trop étranger. Un produit du 21e siècle, sans doute. Sur la rivière, il ne pleut pas d&#8217;or, mais pour être à l&#8217;autre bout du monde, je suis vraiment tout au bout du monde et même bien au-delà.<br />
Par contre, sur la rivière, il y a un pont. À première vue, un vrai pont en béton, pas une passerelle en silicarbone comme hier. Le béton semble récent, pas plus vieux qu&#8217;un siècle, il ne s&#8217;agit probablement pas du pont original. En regardant de plus près la rambarde, là où les éléments commencent à faire leur oeuvre, je remarque que les tiges d&#8217;armatures ne sont pas faites d&#8217;acier, mais bien de ce bon vieux silicarbone dont on ne saurait décidément plus se passer.<br />
De l&#8217;autre côté du pont, le sentier se lance courageusement à l&#8217;assaut de la pente. Bounda ne semble pas bénéficier du même courage. Il grimpe sur mon dos, tend un bras vers le sommet de la pente et se met à pousser des « Hou, hou » en retroussant les lèvres. Son mentor traduit :<br />
– Monter, maintenant !<br />
Je joue le jeu quelques minutes, mais bientôt, je lui fais comprendre que s&#8217;il veut conserver toute ma sympathie, il a intérêt à marcher tout seul. Il n&#8217;a d&#8217;ailleurs pas besoin d&#8217;aide. Aussitôt que je le fais descendre de mes épaules, il se dirige vers les arbres en bordure du chemin et se met à grimper sur une fougère arborescente. Sa démarche lente et maladroite sur le sol se transforme alors en un ballet aérien, volant d&#8217;une liane à l&#8217;autre avec une agilité qui aurait dégouté Tarzan lui-même. Très vite, il se trouve à une bonne centaine de mètres devant nous.</p>
<p>– ♫ ♫ ♫<br />
Un long instrumental, sans paroles. Les Pink Floyd ! « Shine On You Crazy Diamond », si je ne me trompe. Je passe une des oreillettes à Vadina pour qu&#8217;elle puisse en jouir également. Sublime, cette musique résonnant dans mes oreilles, au milieu de ce décor de montagnes non moins sublime. J&#8217;aurais envie d&#8217;entendre ce morceau sortir de baffles de quinze mégawatts, se réverbérer sur les parois du cirque. Ça ferait un écho de tous les diables. Mais bon, je doute que tout le monde apprécie. Je me contente d&#8217;augmenter le volume à fond, à m&#8217;en faire péter les tympans.<br />
– ♫ Remember when you were young&#8230; you shone like the sun&#8230; Shine on you crazy diamond&#8230; ♫<br />
Ah ! Maintenant, il y a des paroles. Ouais, c&#8217;est bien ce morceau, je ne me trompais pas.<br />
Vadina me rend l&#8217;oreillette.<br />
– Tiens, remets-la ! C&#8217;était cool, mais je préfère m&#8217;enivrer des bruits de la nature.<br />
– Je comprends.<br />
Je lui donne un petit baiser et nous poursuivons la route. Bounda est toujours loin devant. Je parie qu&#8217;on ne le reverra qu&#8217;à l&#8217;heure du piquenique.</p>
<p>Le chemin serpente sur le flanc du vallon, suivant la ligne de pente minimale choisie par l&#8217;ancienne route. Parfois, il s&#8217;en écarte pour prendre un raccourci plus pentu.<br />
Au bout d&#8217;une heure, nous n&#8217;avons pas encore atteint le plateau sous lequel s&#8217;étend Granhuilet. Il ne reste que quelques dizaines de mètres de dénivellation à franchir, mais ce sont toujours les derniers les plus décourageants. D&#8217;abord imperceptible, puis de plus en plus marquée, une odeur délicieuse emplit l&#8217;atmosphère. Tout au long de notre randonnée, tant aujourd&#8217;hui qu’hier, Vadina m&#8217;a fait remarquer les odeurs subtiles diffusées par la végétation locale. Mon odorat mal développé peinait à percevoir ces odeurs qu&#8217;elle me décrivait comme enchanteresses. Mais celle-ci est si forte que même un rhume carabiné ne pourrait m&#8217;empêcher de la percevoir. Je ne suis pas très doué pour reconnaitre une odeur d&#8217;une autre, mais elle me fait penser à de la vanille et aussi à certains des mets exotiques que j&#8217;ai découverts sur cette ile. À la longue, l&#8217;odeur devient entêtante, presque dérangeante. C&#8217;est bien ma veine : pour une fois que je perçois facilement une odeur, je voudrais qu&#8217;elle s&#8217;atténue un peu. C&#8217;est vrai, de quoi je me plains ? Cela aurait pu être la sortie d&#8217;un égout ou les épanchements incontrôlés d&#8217;un élevage industriel de bétail.<br />
Ni Vadina, ni moi ne parvenons à identifier la source de ce subtil parfum. Toujours est-il qu&#8217;il s&#8217;atténue au moment où nous atteignons le sommet. Lorsque les premiers dômes de Granhuilet apparaissent, l&#8217;odeur n&#8217;est plus qu&#8217;un souvenir.</p>
<p>Enfin, nous arrivons dans une grande clairière circulaire. Sur son pourtour sont disposés régulièrement six dômes de gites inoccupés à cette heure de la journée. Les randonneurs de passage se massent au centre de la clairière autour d&#8217;un hologramme géant projetant l&#8217;image d&#8217;une vieille église en bois. L&#8217;image est translucide. On distingue très légèrement les gens qui sont à l&#8217;intérieur.<br />
– Bernard, tu crois que cette église est encore fonctionnelle ?<br />
– Que veux-tu dire par là ? Qu&#8217;on y pratique encore un culte à un quelconque dieu ?<br />
– Oui.<br />
– Ben, je sais pas. Mais bien que je sois athée, il m&#8217;est arrivé de visiter de nombreuses églises pour leur aspect culturel, alors même que des fidèles y étaient en prière. Mais tu as raison, je ne me serais pas permis d&#8217;en visiter durant un office.<br />
– Alors, tu crois que l&#8217;on peut entrer librement ?<br />
– Où te crois-tu ? Bien sûr que si l&#8217;on peut y entrer, c&#8217;est librement. À mon avis, si notre présence n&#8217;était pas désirée, je suis convaincu que nous recevrions un avertissement aimable avant d&#8217;en franchir l&#8217;entrée, du genre : toi qui viens ici en simple visiteur laïque, sois remercié de respecter ce lieu et de ne pas porter atteinte à la méditation des fidèles. Ou quelque chose comme ça.<br />
Vadina semble un peu mal à l&#8217;aise. J&#8217;ai l&#8217;impression qu&#8217;elle aurait envie de me demander quelque chose, mais qu&#8217;elle n&#8217;en trouve pas le courage.<br />
– Il y a quelque chose qui ne va pas ? Vadina ?<br />
Elle hésite encore quelques secondes.<br />
– Voilà, j&#8217;espère que tu ne me trouveras pas ridicule, mais je voudrais y entrer et allumer un cierge.<br />
– Pourquoi est-ce que tu serais ridicule ? Personnellement, je ne pense pas que le fait d&#8217;allumer un cierge ait une quelconque influence sur quoi que ce soit, à part sur la conscience de celui qui pratique le rite. Veux-tu que je t&#8217;y accompagne ?<br />
– Oui, je voudrais bien. Tu sais, ce n&#8217;est pas que je sois pratiquante, ni que l&#8217;existence ou non d&#8217;un dieu n&#8217;ait la moindre importance pour moi. C&#8217;est juste qu&#8217;avant mon départ, j&#8217;avais promis à mon arrière grand-mère qui était très pieuse, qu&#8217;après mon retour, j&#8217;irais allumer un cierge dans la première église que je rencontrerais pour remercier le Seigneur de m&#8217;avoir ramenée à bon port. Je ne le fais pas pour moi, mais pour le souvenir de mon aïeule.<br />
– Je comprends. C&#8217;est très généreux de ta part. Mais qu&#8217;aurais-tu fait s&#8217;il n&#8217;y avait plus eu d&#8217;églises ?<br />
Un sourire apparait sur les lèvres de Vadina.<br />
– J&#8217;ai exprimé ce doute à mon arrière-grand-mère. Elle s&#8217;est fâchée et m&#8217;a affirmé qu&#8217;il y aurait des églises tant que le monde existerait, donc qu&#8217;il y en aurait encore à mon retour. Tu vois, elle n&#8217;avait pas tort.</p>
<p>Alors que nous montons les quelques marches du socle sur lequel flotte l&#8217;hologramme de l&#8217;église, ce n&#8217;est pas un avertissement qui nous parvient, mais une voix étrange, mystérieuse, qui surgit au centre même de ma tête, exactement entre mes deux oreilles.<br />
– Toi qui pénètres en ces lieux, quelle est ton intention ?<br />
Sous l&#8217;effet de la surprise, je me fige sur place et regarde tout autour de moi. Je ne peux pas admettre que la voix surgisse réellement à l&#8217;intérieur de mon cerveau. Vadina doit également avoir entendu la voix, car elle parait aussi surprise que moi.<br />
– Heu&#8230; Je&#8230; Je désire allumer un cierge.<br />
– Moi, heu&#8230; je voulais juste visiter et tenir compagnie à Vadina.<br />
La voix semble maintenant s&#8217;adresser à nous deux, bien que je la perçoive toujours juste entre mes deux oreilles.<br />
– Alors, soyez les bienvenus en ce lieu. Pour le cierge, cela se passe sur la droite de l&#8217;autel. Pour la visite, désirez-vous une assistance historique vocale ou vous contenterez-vous d&#8217;une contemplation silencieuse ?<br />
– Ah, ouais ! Moi je prendrais bien l&#8217;assistance historique machin. Et toi, Vadina ?<br />
– Oui, pourquoi pas ? Mais d&#8217;abord, je voudrais vraiment tenir ma promesse et si possible en silence.<br />
La porte est ouverte, nous pénétrons dans l&#8217;hologramme comme s&#8217;il agissait d&#8217;un vrai bâtiment. Immédiatement, les bruits extérieurs cessent. Le plus étrange, c&#8217;est que la brise qui souffle à l&#8217;extérieur ne semble pas arrêtée par l&#8217;artéfact, alors que les sons sont étouffés. Encore un mystère que la technologie moderne met au service de l&#8217;ambiance particulière de l&#8217;endroit.<br />
Silencieusement, nous nous dirigeons vers l&#8217;autel en passant entre deux rangées de bancs virtuels. Certains de ces bancs sont occupés par des fidèles en prière eux aussi virtuels. Sur la droite de l&#8217;autel, les flammes de cierges simulés se balancent au gré du vent. Vadina semble perdue.<br />
– Bernard, comment je fais ?<br />
– Ben, c&#8217;est pas vraiment à moi qu&#8217;il faut demander. Je n&#8217;ai aucune expérience dans le domaine. J&#8217;ai été éduqué dans la tradition réformée et je ne me souviens pas que les protestants brulaient des cierges. C&#8217;était un rite catholique, je crois. Mais j&#8217;imagine qu&#8217;il faut que tu prennes un cierge, là, que tu l&#8217;allumes sur la flamme d&#8217;un autre et que tu le plantes là où il reste de la place.<br />
– Oui, bien sûr. Mais je ne peux pas les saisir, ce ne sont que des images !<br />
– À première vue oui. Mais je ne serais pas surpris si ces&#8230; images avaient une réalité plus forte que tu ne&#8230; l&#8217;imagines.<br />
– Tu crois ?<br />
– Essaie d&#8217;en saisir un. Qu&#8217;est-ce que tu risques ? Rien !<br />
Pas convaincue, Vadina avance précautionneusement sa main vers la pile de cierges neufs. Lorsque sa main entre en contact avec l&#8217;hologramme, Vadina la retire brusquement en poussant un petit cri.<br />
– Ha ! C&#8217;est solide !<br />
– Tu n&#8217;avais pas encore fait cette expérience avec les consoles du Réseau ? D&#8217;ailleurs, si je ne me trompe pas, tu as dû lire ma propre expérience dans le bouquin que j&#8217;écrirai.<br />
– Oui, mais là&#8230; Ce n&#8217;est simplement pas possible.<br />
– Oh ! Tu sais, depuis que j&#8217;ai quitté ce bon vieux 20e siècle, je ne me préoccupe plus vraiment de ce qui est possible et de ce qui ne l&#8217;est pas.<br />
Rassemblant tout son courage, Vadina saisit un des cierges translucides et le rapproche de son visage. Elle agite son autre main au-delà de la bougie.<br />
– C&#8217;est incroyable. Je vois ma main au travers.<br />
– Bon, maintenant, essaie de l&#8217;allumer !<br />
Hésitante, elle tend la pointe vers un cierge allumé et plonge la mèche dans la flamme. Bientôt, cette dernière gagne en amplitude, preuve que l&#8217;allumage a réussi. Vadina ramène le cierge vers son visage, maintenant la flamme à quelques centimètres de ses yeux.<br />
– C&#8217;est fascinant : la flamme n&#8217;est pas chaude et n&#8217;éblouit pas.<br />
Elle introduit lentement un doigt dans la flamme. Celle-ci se déforme au moment de la pénétration, puis reprend sa forme normale, comme si le doigt n&#8217;était pas là.<br />
– Ha ! tu as vu ? Y a un bug !<br />
Elle joue encore un instant avec le feu, puis s&#8217;en lasse.<br />
– Bon, c&#8217;est pas tout. On n&#8217;est pas venu ici pour jouer.<br />
Elle empale la base du cierge sur un clou, recule de deux pas et reste immobile deux ou trois secondes face aux flammèches dansantes.<br />
– Tu vois, Mémé, je ne t&#8217;ai pas oubliée.</p>
<p>– Maintenant, Bernard, nous pouvons prendre le temps d&#8217;admirer cette ég&#8230; ce lieu.<br />
Immédiatement, la voix se manifeste à nouveau en plein centre de nos têtes.<br />
– La première église de Granhuilet fut construite ici même en -97. Tout au cours de son histoire, elle fut le théâtre d&#8217;une lutte incessante entre le bien et le mal, ce dernier mettant à profit les cyclones qui trop fréquemment frappent l&#8217;ile, pour abattre le symbole de son ennemi éternel. Mais c&#8217;était sans compter sur l&#8217;obstination des fidèles du divin qui, sans jamais défaillir, reconstruisirent encore et encore le lieu de leur dévotion. Ce n&#8217;est qu&#8217;à partir du troisième siècle que le génie humain infligea, en ce lieu même, la défaite définitive au Malin, par la construction du premier lieu de culte entièrement virtuel de la planète. Depuis lors, chaque fois qu&#8217;une tempête dévastait ce lieu, il suffisait d&#8217;éteindre temporairement le projecteur pour le rallumer une fois le calme revenu. Certains prétendent qu&#8217;il ne s&#8217;agit que d&#8217;une coïncidence, d&#8217;autres invoquent une manifestation miraculeuse, mais toujours est-il que depuis plus d&#8217;un siècle maintenant, tous les typhons frappant l&#8217;ile ont sans exception épargné le site de Granhuilet. Vous pourrez le vérifier par vous-même en constatant que les arbres environnants ont un âge moyen bien plus élevé que partout ailleurs dans le cirque.<br />
Comme pour nous permettre de faire cette constatation, durant plusieurs secondes, un trou se forme sur le flanc gauche de l&#8217;édifice, laissant entrevoir quelques arbres plus que centenaires. Dans les branches de l&#8217;un d&#8217;eux attend un jeune orang-outang. Vadina a juste le temps de lui faire un signe de la main amical avant que le trou ne se referme.<br />
– Ben dit donc : t&#8217;en as fait des progrès avec les singes depuis ton réveil !<br />
– Qu&#8217;est-ce que tu veux ? Je me surprends moi-même. Et puis, il est vraiment trognon. Enfin, pas autant que toi, bien sûr.<br />
Elle passe sa main sur ma joue, puis dans mes cheveux. Est-ce le début d&#8217;un de ces instants merveilleux ? Non, car la voix intracrânienne reprend :<br />
– Si vous regardez dans la niche devant vous, vous verrez une représentation de la Sainte Vierge caractéristique des premières décennies de l&#8217;après-concile Vatican IV, qui a vu le catholicisme s&#8217;approprier l&#8217;imagerie et les traditions des principaux courants religieux concurrents dans une dernière vaine tentative pour retrouver son influence perdue. Cette réforme contre laquelle, en d&#8217;autres endroits du système solaire et de la Terre, se sont révoltés de nombreux fidèles, entrainant ainsi la chute définitive de la papauté, a au contraire connu un succès certain ici à La Fournaise en raison de la forte tradition de tolérance religieuse issue du brassage culturel dans lequel vit notre population depuis toujours.<br />
Cette vierge est en effet fort étonnante. Je crains même que, si un jour il m&#8217;arrivait à devoir la décrire à mes contemporains du début du 21e siècle, cela ne suscite de très vives réactions dans les milieux concernés. Vadina semble aussi surprise que moi. La composition est tout à fait celle d&#8217;une vierge à l&#8217;enfant, si ce n&#8217;est que Marie est assise en position du lotus comme un Bouddha et que son auréole est une étoile de David surmontée d&#8217;un croissant de lune. Mais ce qui est le plus surprenant est que la tête de l&#8217;enfant Jésus est celle de Ganesh, le dieu éléphant hindou.<br />
Nous restons là, immobiles, durant plus d&#8217;une minute, devant cette incroyable statuette. Soudain, celle-ci est remplacée par la tête de Bounda qui a décidé de nous rejoindre sans passer par la porte de l&#8217;édifice. Son apparition soudaine a dû amplifier notre trouble, car le singe nous regarde d&#8217;un air interrogateur.<br />
– Pourquoi avez peur ?<br />
Je lui montre la statuette de la vierge.<br />
– Nous regardions Marie et son bébé Jésus. Et soudain, tu es entré en passant au travers d&#8217;elle. Nous avons été très surpris.<br />
Bounda regarde longuement la mère et l&#8217;enfant.<br />
– Maman là pas méchante avec bébé éléphant. Pas encore.<br />
Vadina pose une main sur son épaule et se baisse pour être à sa hauteur.<br />
– Mais non ! Tu vois qu&#8217;il est bien trop petit pour se débrouiller tout seul. Mais quand il sera grand comme toi, il devra aussi apprendre à se débrouiller seul. Viens maintenant, nous allons sortir. Il est l&#8217;heure de piqueniquer.<br />
Elle me fait un signe de tête et entraine Bounda vers la sortie. Celui-ci semble réticent.<br />
– Pourquoi faire détour ? Ici, sortir plus rapide.</p>
<p>Le chemin monte en pente douce à travers la forêt durant une vingtaine de minutes pour nous amener à la limite du plateau. Devant nous s&#8217;étale le cirque de Salazille. Tout à gauche, une profonde gorge s&#8217;ouvre sur la côte est. On pourrait y apercevoir le miroitement de l&#8217;Océan Indien si la gorge n&#8217;était obstruée par un bouchon de nuages chargés de pluie. Au centre, masquant Ailebour à nos regards, se dresse un piton rocheux couvert de végétation jusque sur ses parois les plus abruptes. Plus à droite, le Piton Dénaige impose sa masse à l&#8217;ensemble du décor. Des nuages se forment lentement autour de lui et s&#8217;accrochent sur ses flancs. Enfin, tout à droite, s&#8217;élève la muraille qui nous sépare de la suite de notre périple, le cirque de Maïfatte ; muraille que nous devrons escalader aujourd&#8217;hui encore.<br />
– C&#8217;est par le col là-haut que nous devons passer ?<br />
Au lieu de me répondre, Vadina extrait des lunettes de soleil d&#8217;une poche de son sac à dos. Je réalise soudain qu&#8217;il s&#8217;agit de la première paire de lunettes que j&#8217;aperçois depuis ma présence dans le futur. Je suis d&#8217;autant plus surpris qu&#8217;au 20e siècle, je portais des lunettes en permanence. Apparemment, je dispose d&#8217;une vision si parfaite que l&#8217;idée même d&#8217;une correction m&#8217;était devenue totalement étrangère. J&#8217;espère qu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;une amélioration permanente et pas seulement d&#8217;un effet de ces implantmédics qu&#8217;on charge de veiller à notre bonne santé, car ce serait cool si je pouvais aussi me passer de lorgnons une fois de retour chez moi. Ce qui est épatant est que je n&#8217;ai même jamais ressenti le besoin de me protéger contre l&#8217;intensité du rayonnement solaire. Dans Rama, c&#8217;était normal, puisque la lumière artificielle était uniquement diffuse, mais ici près de l&#8217;équateur, c&#8217;est toute autre chose. Vadina doit bénéficier des mêmes améliorations que moi, alors pourquoi ressent-elle soudain le besoin de se protéger les yeux ?<br />
– Ha ? Tu as besoin de lunettes de soleil, maintenant ?<br />
– Non, pas du tout ! Les ophtalmos d&#8217;aujourd&#8217;hui sont très efficaces. Mais question cartographie, ces lunettes qui viennent directement du 21e siècle sont bien meilleures que tout ce qui se fait actuellement.<br />
Elle me pose ses lunettes sur le nez. Je vois le paysage un peu assombri, comme le ferait n&#8217;importe quelle paire de lunettes solaires. Mais ma vision est troublée par des lignes et taches floues.<br />
– Y a un problème. Je vois des trucs superposés au paysage, mais c&#8217;est pas n&#8230; Wow !<br />
Subitement, les lignes et les taches se précisent et je distingue des lignes qui représentent, je le suppose, les chemins qui parsèment la région. Les taches étaient les noms des différents huilets et autres curiosités locales. Une des lignes est tracée en rouge sur la pente que nous devons gravir. À son sommet clignote le texte « Huilet Platomao ».<br />
– Mais c&#8217;est génial, les traces des sentiers ont vraiment l&#8217;air d&#8217;être posées à même le terrain et quand je tourne la tête, il n&#8217;y a pas le moindre décalage, parallaxe ou autre artéfact. Et&#8230; Ha ! Il y a un truc bizarre.<br />
– Ha bon ? Lequel ?<br />
– Ben&#8230; Les textes, ils sont en terrien homo, pas en mandaranglais comme dans ton PC, là. Et puis, j&#8217;ai de la peine à imaginer qu&#8217;au 21e siècle, les chemins de l&#8217;ile de La Réunion étaient les mêmes que ceux d&#8217;aujourd&#8217;hui à La Fournaise.<br />
– Bien sûr que non. Mais les données que tu vois là sont directement issues du Réseau, par l&#8217;intermédiaire de mon&#8230; PC, comme tu le dis. Maintenant, il marche aussi en terrien homo. J&#8217;ai chargé une mise à jour la nuit dernière.<br />
– Une mise à jour ? Mais c&#8217;est génial.<br />
– Ouais ! Je crois que je vais vraiment apprécier cette époque. Dommage que tu ne veuilles pas y rester.<br />
Je n&#8217;ai pas envie de me laisser entrainer sur ce terrain.<br />
– Donc, il va falloir monter là-haut. OK ! Ha ! Ben zut ! Il va d&#8217;abord falloir descendre&#8230; une quarantaine de mètres avant de remonter&#8230; 270 mètres, mais alors la pente sera vachement raide. Là, c&#8217;est sûr, on va pas longer une ancienne route tout du long.<br />
Je rends les lunettes à Vadina.<br />
– Merci. C&#8217;est vraiment cool ce truc et, en plus, il n&#8217;y a aucun effort d&#8217;adaptation à faire.<br />
– Tu dis que ce genre d&#8217;appareil n&#8217;existe pas aujourd&#8217;hui ?<br />
– Pas à ma connaissance. Mais comme ils n&#8217;utilisent plus de lunettes, ce genre de dispositif doit leur paraitre encombrant. En fait, j&#8217;y pense, je me souviens avoir vu des ados avec des hologrammes qui leur flottaient devant les yeux. On devrait pouvoir utiliser ces trucs pour la même fonction. Mais Nielle, elle utilisait son disque doré pour à peu près tout.<br />
Vadina remet les lunettes dans son sac à dos.<br />
– Bon, alors allons-y ! Il ne faut pas trainer. Je n&#8217;aime pas trop les nuages qui commencent à s&#8217;accumuler là-haut. On risque de finir le chemin dans le brouillard.</p>
<p>Après la descente vers le huilet Baïlié, nous entamons la remontée vers Platomao. Le soleil n&#8217;a pas encore disparu derrière la montagne, mais il est désormais masqué par les nuages qui s&#8217;amoncèlent au-dessus de nous. Très vite, la température s&#8217;abaisse. Il ne fait pas encore froid, car malgré l&#8217;altitude, l&#8217;astre diurne, associé à un taux de dioxyde de carbone inégalé depuis des millions d&#8217;années, nous fait largement profiter de son pouvoir calorifique. Mais lorsque nous pénètrerons la masse nuageuse, il en ira tout autrement.<br />
Effectivement, maintenant que le brouillard nous enveloppe de ses innombrables gouttelettes humides, je me sens pris de légers frissons, réflexe de mon corps pour maintenir une température interne constante. La brusque diminution de luminosité, ainsi que la visibilité réduite, ont une influence néfaste sur mon humeur.<br />
J&#8217;ai froid, j&#8217;ai faim et j&#8217;ai par-dessus tout envie de me plonger dans un bain brulant. Mais pour l&#8217;instant, il n&#8217;en est pas question. Il faut encore s&#8217;élever de plus de deux-cents mètres par ce sentier par endroits si raide qu&#8217;il faut s&#8217;aider des mains pour ne pas risquer de glisser sur les rochers humides polis par les milliers de promeneurs qui nous ont précédés. Décidément, il y a des jours où il vaudrait mieux rester dans son lit.<br />
– ♫ Clair ! The moment I met you, I swear, I felt as if something somewhere&#8230; ♫<br />
Cette chanson de Gilbert O&#8217;Sullivan, m&#8217;emporte immédiatement dans mon passé, encore plus éloigné que mon présent, à une époque où le bug de l&#8217;an 2000 ne préoccupait que d&#8217;hypothétiques programmeurs visionnaires, au début des années septante. D&#8217;abord, ce n&#8217;est qu&#8217;une vague odeur de chlore&#8230;, puis la chaleur moite d&#8217;une piscine&#8230;, et son sourire&#8230;, le tout enrobé dans les brumes doucereuses de la préadolescence.<br />
Et puis soudain, tout me revient d&#8217;un coup, si fort que je ne parviens plus à rester debout. Je me pose tant bien que mal sur une racine providentielle.<br />
Elle s&#8217;appelait Graciela, fille d&#8217;immigrants italiens, je crois. Elle détestait ce prénom et voulait qu&#8217;on l&#8217;appelle Sylvie, ou Sophie, je ne sais plus vraiment. Je devais avoir douze ans. Elle, un de moins peut-être. Elle habitait dans un autre quartier de la ville de Bienne, fréquentait une autre école. Nous nous étions rencontrés à la piscine couverte et nous avons passé tous les mercredis après-midi de l&#8217;automne et d&#8217;une partie de l&#8217;hiver à jouer et nager ensemble. Puis je suis parti en camp de ski avec l&#8217;école, me suis cassé une jambe et suis resté immobilisé près de deux mois loin de la piscine. Je ne connaissais ni son nom de famille, ni son adresse exacte. Je n&#8217;ai donc pu lui donner une explication à ma soudaine disparition.<br />
Une fois remis de ma blessure, je suis retourné à la piscine, dans l&#8217;espoir de la revoir et que reprennent ces moments magiques, empreints de ce quelque chose de doux et mystérieux que je n&#8217;avais jamais ressenti auparavant. Hélas, seul son fantôme hantait encore ces lieux. Jusqu&#8217;au jour où un spectacle fut joué pour des classes en provenance des différentes écoles de la ville. À la sortie, elle était là, c&#8217;est elle qui m&#8217;a reconnu la première et elle est venue me parler. Moi, j&#8217;étais avec d&#8217;autres garçons de ma classe. Elle voulait s&#8217;excuser d&#8217;avoir disparu sans me donner le moindre signe de vie. La raison en était qu&#8217;elle était tombée très malade et n&#8217;avait évidemment plus pu aller à la piscine. J&#8217;aurais voulu lui dire que je ne lui en voulais pas le moins du monde et que je ne demandais qu&#8217;à la revoir, mais derrière moi, il y avait ces gosses qui se moquaient, proférant des insanités du genre « Hou ! Il est amoureux ! » ou « C&#8217;est ta copine ? », enfin toutes ces choses qu&#8217;il est interdit d&#8217;avouer entre garçons à douze ans. Alors, j&#8217;ai fait semblant d&#8217;être indifférent à elle, c&#8217;était si facile, je lui ai dit que j&#8217;étais pressé, qu&#8217;il fallait que j&#8217;y aille, qu&#8217;on en reparlerait. Je ne l&#8217;ai plus jamais revue.<br />
Qu&#8217;est-ce qu&#8217;on peut être con à cet âge-là !<br />
– ♫ &#8230;Oh ! Clair, Clair&#8230; ♫<br />
– Bernard ! Ça va ? Qu&#8217;est-ce qui t&#8217;arrive ?<br />
Vadina est penchée vers moi, inquiète de me voir assis là, les yeux pleins de larmes. Bounda, pendu à une branche proche, m&#8217;observe, intrigué. Je n&#8217;ai pas très envie de raconter ce souvenir qui laisse un gout amer dans ma mémoire.<br />
Je reste là, un moment, sans répondre. Puis une autre impression s&#8217;infiltre dans mon esprit. Je prends une des mains de Vadina dans les miennes et la regarde tristement.<br />
– Tu sais, il y a des jours où je me demande si tout ça, ce voyage dans le futur, Nielle, toi, ne seraient que le rêve d&#8217;un auteur déprimé cherchant à supporter une vie bien morne.<br />
Vadina pousse un long soupir, marque une pause de quelques secondes avant de me répondre.<br />
– On ne peut pas l&#8217;exclure. Mais même si c&#8217;était le cas, ne vaudrait-il pas mieux laisser le rêve parvenir à son terme, ne serait-ce que pour le bien du rêveur ?</p>
<p style="text-align: center;"><small><small><a href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ch/deed.fr" rel="license"><img style="border-width: 0;" src="http://i.creativecommons.org/l/by-nc-nd/2.5/ch/88x31.png" alt="Creative Commons License" /></a><br />
<span><em>Bienvenue en Acratie &#8211; Chapitre 16</em></span> par <a href="http://www.silicon-peace.com/romans/2-bienvenue-en-acratie/160-tant-quil-y-aura-des-eglises" rel="cc:attributionURL">Bernard Krummenacher</a> est mis à disposition selon les termes de la<br />
<a href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ch/deed.fr" rel="license">licence Creative Commons Paternité-Pas d&#8217;Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.5 Suisse</a>.</small></small></p>
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		<title>15 &#8211; Billard cosmique</title>
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		<pubDate>Wed, 01 Jun 2011 08:01:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>KrummenHacker</dc:creator>
		
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		<description><![CDATA[– À ton avis, quel type de cari on va nous servir ce soir ? – À part le sexe, il n&#8217;y avait que la bouffe qui intéressait les mecs avant l&#8217;an 2000 ? – C&#8217;est à peu près ça. En ces temps-là, on savait ce qui était vraiment important. – Et après, on s&#8217;étonne que vous ayez laissé le monde [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>– À ton avis, quel type de cari on va nous servir ce soir ?</p>
<p>– À part le sexe, il n&#8217;y avait que la bouffe qui intéressait les mecs avant l&#8217;an 2000 ?</p>
<p>– C&#8217;est à peu près ça. En ces temps-là, on savait ce qui était vraiment important.</p>
<p>– Et après, on s&#8217;étonne que vous ayez laissé le monde aller à sa perte ! Allez, viens ! Quoi que l&#8217;on nous serve, si tu veux le manger, il faut remonter à la surface.</p>
<p>Le cuisinier est un robot, mais il sait respecter les usages : il porte la traditionnelle toque blanche en forme de soufflé et une serviette sur le bras. Sur la grande table autour de laquelle tout le monde est assis, il dépose de grands plats de riz et un chaudron contenant un mélange de viande et de pommes de terre nageant dans une sauce épaisse.</p>
<p>– Le menu de ce soir est : porc boucané. Pour ceux auxquels ce régime ne convient pas, je rappelle qu&#8217;ils trouveront les mets qu&#8217;ils ont commandés, ici en bout de table. Bon appétit à tous.</p>
<p>Vadina me gratifie d&#8217;un sourire narquois.</p>
<p>– Hooo ! Pas de cari ce soir pour mon petit coeur ? Je compatis avec ta déception.</p>
<p>– Mais c&#8217;est quoi cette réputation que t&#8217;essayes de me faire, là ? C&#8217;est pas parce que j&#8217;aime bien les divers caris que j&#8217;aimerais pas d&#8217;autres spécialités. Et pis, ce&#8230; boucané&#8230; c&#8217;est bien comme ça que ça s&#8217;appelle ? Il me parait très bien.</p>
<p>Ce qui ne m&#8217;empêche pas de humer discrètement le fumet s&#8217;échappant du chaudron pour me faire une idée de la saveur de ce plat inconnu. La première impression est positive ; très positive, même. Je n&#8217;aurai pas à faire semblant de ne pas avoir faim.</p>
<p>– Tiens ! Pour te prouver que je ne suis pas difficile, tu vas m&#8217;en servir une assiette bien pleine. Mais tu en laisses pour les autres, bien sûr !</p>
<p>Les autres convives suivent notre gentille dispute avec amusement.</p>
<p>– Cela fait-il partie des coutumes du passé de se chamailler avant les repas ?</p>
<p>Vadina est surprise par la question et laisse ses joues rosir. Moi, pour une fois, je ne me laisse pas désarçonner et parviens à répondre du tac au tac.</p>
<p>– Ah ! Oui, oui, oui. Effectivement, c&#8217;était une coutume importante à l&#8217;Éclosion. Il était impensable de commencer un repas sans rendre hommage à la nourriture que nous allions consommer. Bien sûr, les prières solennelles étaient passées de mode, mais personne ne se permettait un simple « bon appétit ». Ah ! Ça, non !</p>
<p>À entendre les rires, apparemment personne ne m&#8217;a cru et c&#8217;est tant mieux. J&#8217;aime dire des bêtises. Mais pas que, dans ces cas-là, on me prenne au sérieux.</p>
<p>– Bien, comme on n&#8217;est plus à l&#8217;Éclosion, je me permets de vous souhaiter à tous un bon appétit et de gouter sans tarder à ce plat qui, ma foi, me parait bien appétissant.</p>
<p>Je suis en forme ce soir. Il n&#8217;y avait peut-être pas d&#8217;alcool dans l&#8217;apéritif qu&#8217;on m’a servi à notre arrivée, mais il devait contenir un quelconque autre euphorisant, ça ne fait aucun doute.</p>
<p>Tout le monde mange avec grand appétit, mais non sans entretenir ses voisins de tous les détails anodins de ses activités habituelles. Le couple qui nous fait face est originaire du continent nord-américain. Elle vient de la grande mégalopole de East-Cost qui couvre toute la côte est du continent depuis ce qui s&#8217;appelait un temps Boston jusqu&#8217;à l&#8217;ancienne cité fédérale de Washington. Lui est né dans SouthWest-Cost sur la côte ouest, une autre mégalopole qui s&#8217;étend de l&#8217;ancienne Tijuana au sud jusqu&#8217;au-delà de ce qui était Los Angeles au nord. Ils se sont rencontrés il y a environ un mois ici sur l&#8217;ile de La Fournaise. Les deux avaient indépendamment cherché à faire partie du noeud d&#8217;accueil du Santa-Maria, mais n&#8217;avaient pas réussi à le convaincre de leur utilité. Ils avaient alors eu la même idée de se rendre sur place en espérant alors être acceptés, mais sans succès. Dépités, ils s&#8217;apprêtaient à quitter l&#8217;ile lorsque leurs regards se sont croisés au pied de la statue du chimpanzé Ham.</p>
<p>La mention de ces cités gigantesques en Amérique du Nord éveille ma curiosité.</p>
<p>– Lorsque j&#8217;étais dans Rama, j&#8217;avais demandé au Réseau de me montrer l&#8217;Europe depuis le ciel. J&#8217;y ai vu que les villes s&#8217;étaient enfermées dans des sortes de cocons gris. J&#8217;imaginais que toutes les villes de la planète avaient subi cette transformation. Est-ce aussi le cas en Amérique ? Vu la taille de ces mégalopoles, j&#8217;ai de la peine à imaginer de telles constructions couvrant l&#8217;essentiel des rivages du continent. L&#8217;impact sur les écosystèmes serait catastrophique.</p>
<p>– Certes, quoique toutefois bien moindre que celui des villes ouvertes qui les ont précédés. Et puis, seuls les cocons, comme tu dis, des petites cités ont cet aspect de cylindres gris. Pour les mégapoles, les couvertures ont des contours plus variés et leur profil simule une chaine de montagnes. Sur leur surface extérieure, la constitution de biotopes naturels a été stimulée artificiellement. Le résultat n&#8217;est pas différentiable des zones restituées.</p>
<p>– Je vois. C&#8217;est comme les paysages de Rama, alors ?</p>
<p>– Oui, exactement.</p>
<p>– Mais, les fleuves ? Ils passent dans des tunnels sous ces villes montagnes ?</p>
<p>– Non, bien sûr. Dans la pratique, les fleuves coupent la mégapole en plusieurs agglomérations distinctes qui sont reliées en sous-sol par des voies de communication et des volumes de services. Les lits de ces fleuves et les régions alentour ont été restitués.</p>
<p>– En fait, si j&#8217;ai bien compris, ces villes tentaculaires sont comme l&#8217;ile de La Fournaise ? Les gens vivent dans des habitations souterraines et au-dessus, il y a la nature, naturelle ou restituée.</p>
<p>Tous les convives, à part Vadina, sourient de ma naïveté.</p>
<p>– Non, non. Pas du tout. Les villes sont effectivement couvertes, mais le plafond est si haut que leurs habitants ont réellement l&#8217;impression de vivre à l&#8217;air libre. Il y a des immeubles d&#8217;habitation similaires à ceux des villes anciennes. Seules les activités industrielles et de service sont souterraines. Le climat y est contrôlé et il pleut régulièrement. Il neige même, si les gens décident que c&#8217;est l&#8217;hiver. C&#8217;est très tendance dans un monde où lorsque le Pôle Nord gèle, c&#8217;est un évènement planétaire.</p>
<p>J&#8217;aurais voulu en savoir plus sur ces cités gigantesques, mais une conversation, c&#8217;est comme une boule de flipper, ça rebondit dans tous les sens sans qu&#8217;il soit toujours possible de contrôler sa trajectoire. Un autre randonneur intervient.</p>
<p>– Pour changer un peu de sujet, qu&#8217;est-ce qui vous a motivé à tenter de vous joindre au projet Santa-Maria ?</p>
<p>C&#8217;est la femme qui répond.</p>
<p>– Je suis astrophysicienne, spécialisée en dynamique des systèmes planétaires. Mon idée était de profiter des informations de première main que l&#8217;expédition vers Alpha du Centaure devait inévitablement rapporter. On n’a pas voulu de moi, tant pis.</p>
<p>Le dépit dans sa voix est vite remplacé par un sourire qu&#8217;elle lance en direction de son compagnon. Tout en resserrant l&#8217;étreinte sur sa main, elle poursuit :</p>
<p>– Mais j&#8217;y ai trouvé autre chose et ma foi, c&#8217;est bien mieux comme ça.</p>
<p>Le bonheur est rarement un sujet de débat lorsqu&#8217;il est avéré. On préfère parler du malheur, ou alors de toute autre chose. Je rebondis sur sa première phrase.</p>
<p>– La dynamique des systèmes planétaires, ça consiste en quoi exactement ? Parce que pour moi, un système planétaire, c&#8217;est pas vraiment dynamique. Au contraire, c&#8217;est plutôt un exemple de stabilité, non ?</p>
<p>– Combien de systèmes planétaires étaient connus avant ton voyage vers le présent ?</p>
<p>– Heu&#8230; À part le système solaire, on venait de découvrir quelques planètes géantes très proches de leur étoile. L&#8217;année passée&#8230; je veux dire en 1998, on a détecté les premiers systèmes planétaires multiples, mais on ne savait pas grand-chose à leur sujet.</p>
<p>– Contrairement à ta croyance, un système planétaire n&#8217;est pas vraiment stable. Les premières modélisations réalistes de systèmes planétaires faites au milieu du premier siècle de l&#8217;Éclosion montrèrent que les systèmes planétaires en formation sont extrêmement instables, certaines planètes étant éjectées du système, d&#8217;autres étant cannibalisées par leur étoile.</p>
<p>– Oui, lors de la formation, je veux bien le croire. Mais après, ils se stabilisent, non ? Le système solaire est en tout cas stable depuis au moins quatre-milliards d&#8217;années, puisque la vie est toujours florissante à la surface de la Terre.</p>
<p>– Non. On a de bonnes raisons de penser que le système solaire a été chamboulé à plusieurs reprises dans son histoire. Un système planétaire est par essence chaotique. Il est très difficile de simuler son évolution à long terme. Pour notre système, on peut remonter à environ 500 millions d&#8217;années. En tentant de remonter plus en arrière, les résultats sont aberrants. Pendant plus d&#8217;un siècle, on a cru qu&#8217;il s&#8217;agissait des limites intrinsèques aux modèles mathématiques utilisés. Par la suite, vers la fin du second siècle, en se basant sur les études géologiques détaillées de Vénus, de Mars et aussi de la Terre, on a constaté que ces trois corps ont tous subi un changement majeur de leurs conditions climatiques il y a à peu près un demi-milliard d&#8217;années.</p>
<p>– C&#8217;est à dire à l&#8217;époque où les modèles de simulation cessent de fonctionner, c&#8217;est bien cela ?</p>
<p>– Exactement ! C&#8217;est à cette époque que Vénus a vu sa surface complètement renouvelée, comme si un cataclysme avait brusquement fondu celle-ci.</p>
<p>– Ah ! Oui, oui. J&#8217;ai appris ça dans Rama lors de mes premiers essais de navigation sur le Réseau. Mais je ne me souviens plus de la cause du cataclysme.</p>
<p>– J&#8217;y viens un peu plus tard. Je continue la description des changements climatiques des planètes du système solaire intérieur. Sur Mars, il a fallu faire des recherches géologiques très poussées avant de constater que cette planète a connu un réchauffement important, il y a aussi environ un demi-milliard d&#8217;années.</p>
<p>– Ha bon ? Mars est&#8230; était une planète glacée et je croyais qu&#8217;elle l&#8217;était depuis près de quatre-milliards d&#8217;années. Il y a bien eu quelques épisodes plus chaud, mais pas dans les 2 derniers milliards d&#8217;années.</p>
<p>– Oui, enfin non. Un réchauffement important, mais tout relatif. Il n&#8217;a pas permis la réapparition permanente d&#8217;eau liquide à la surface. L&#8217;atmosphère était trop peu dense pour permettre un effet de serre significatif.</p>
<p>– OK. Pour la Terre, j&#8217;imagine que l&#8217;évènement marquant, c&#8217;était ce qu&#8217;à mon époque on nommait l&#8217;explosion cambrienne, non ? Mais c&#8217;était il y a environ 450 millions d&#8217;années, pas 500 ?</p>
<p>– L&#8217;explosion cambrienne ou la formidable augmentation de la biodiversité sur la Terre est la conséquence du bouleversement que le système solaire a subi plusieurs dizaines de millions d&#8217;années auparavant. Et puis, quand on parle de 500 millions d&#8217;années, c&#8217;est un ordre de grandeur. Ce pourrait tout aussi bien être 450 ou 600. Les archéoplanétologues sont encore incapables de dater précisément ces évènements. L&#8217;évènement déterminant a été la fin des glaciations globales que notre planète a subies durant des centaines de millions d&#8217;années.</p>
<p>– Ah oui ! J&#8217;en ai entendu parler. On appelait ça la théorie de la Terre boule de neige.</p>
<p>– Exactement !</p>
<p>– Bon. Mais qu&#8217;est ce que tout ça a à voir avec la stabilité du système solaire ?</p>
<p>– Eh bien, il y a plus de 500 millions d&#8217;années, Vénus a subi une collision avec un corps céleste imposant, alors que la Terre et Mars se sont rapprochés du soleil.</p>
<p>– Heu ? </p>
<p>C&#8217;est quoi ce délire ? Il essaie de me faire croire que Dieu a joué une grosse partie de billard planétaire ? Ça ne tient pas debout son histoire !</p>
<p>– J&#8217;ai de la peine à croire un truc pareil. Je veux bien admettre qu&#8217;un corps, une super comète si tu veux, venus des confins du système solaire, voire de plus loin, a fait un strike avec Vénus et que cela puisse expliquer le renouvèlement de sa surface et sa rotation rétrograde. Mais, que cela puisse changer l&#8217;orbite d&#8217;autres planètes, là c&#8217;est trop. Des pluies de météorites sur ces planètes, d&#8217;accord. Mais les faire changer d&#8217;orbite, non. Ça, tu ne me le feras pas gober ! </p>
<p>Mes objections la font simplement sourire. Mon raisonnement doit être terriblement naïf pour cette spécialiste.</p>
<p>– Si un bolide extrasolaire était entré en collision avec Vénus, cela aurait également entrainé un bouleversement de l&#8217;ordre planétaire, en fait bien plus important que ce qui est constaté. Cette hypothèse avait d&#8217;ailleurs été envisagée. Les simulations ont montré que dans un tel scénario, la Terre aurait eu plus de 80 % de risque de se faire éjecter du système solaire.</p>
<p>– Mais alors, que s&#8217;est-il passé ?</p>
<p>– Avant cet évènement, le système solaire devait compter une planète de plus, Cupidon, orbitant entre Vénus et la Terre.</p>
<p>– Mais ce n&#8217;est pas possible, le jeu des résonances entre les planètes ne le permet pas.</p>
<p>– Oui et non. Certes, une planète supplémentaire dans un système solaire comme on le connait aujourd&#8217;hui n&#8217;a pas de sens, mais le système solaire était assez différent à cette époque de ce qu&#8217;il est maintenant, du moins en deçà de l&#8217;orbite de Jupiter.</p>
<p>Là, on est dans le délire le plus complet. Je me demande même une fois de plus si tout ceci n&#8217;est pas qu&#8217;un rêve.</p>
<p>– C&#8217;est n&#8217;importe quoi. Je devine que tu me fais marcher. Mais continue ! C&#8217;est non seulement amusant, mais je suis sûr que si je raconte ça dans un de mes futurs bouquins, après mon retour en 1999, mes lecteurs vont bien se marrer.</p>
<p>– Qu&#8217;ils se marrent ou non ne changera rien à ce qui s&#8217;est passé. Mais tant mieux pour eux s&#8217;ils en ont retiré un instant de plaisir.</p>
<p>– OK. Admettons ! Alors, une planète de plus, comment était-ce possible ?</p>
<p>– Pour commencer, il est utile de rappeler que dans le système solaire, la maitresse de toutes choses est Jupiter. Pour simplifier, les périodes orbitales de tous les autres corps sont en résonance dans un rapport simple avec celle de la planète géante.</p>
<p>– Là, pour l&#8217;instant, je suis d&#8217;accord. C&#8217;est d&#8217;ailleurs la raison même de mes réticences à cette théorie farfelue.</p>
<p>– Jupiter était plus éloignée du soleil qu&#8217;aujourd&#8217;hui, ce qui impliquait également des orbites différentes pour les planètes intérieures. Mercure et Vénus étaient plus proches de l&#8217;étoile, alors que la Terre et Mars en étaient plus éloignées. Il y avait aussi une possibilité d&#8217;orbite stable supplémentaire entre la Terre et Vénus qui était occupée par un astre légèrement plus petit que Mars, selon les dernières simulations. Vénus d&#8217;ailleurs était aussi plus petite qu&#8217;aujourd&#8217;hui.</p>
<p>– Et que s&#8217;est-il passé ?</p>
<p>– Comme je l&#8217;ai dit avant, un système planétaire n&#8217;est jamais stable à long terme. Au contraire, il est constamment menacé par des épisodes chaotiques qui peuvent bouleverser sa structure et l&#8217;entrainer vers un autre état plus ou moins stable. Répondant à des influences tant internes qu&#8217;externes, Jupiter avait, pour un temps, entamé une lente descente vers le soleil. Les résonances gravitationnelles, des effets de marée si tu préfères, ont amené les planètes intérieures à ajuster leurs propres orbites vers le centre du système. Les distances relatives des petites planètes s&#8217;étant ainsi réduites, leurs influences mutuelles se sont renforcées. Le couple Vénus – Cupidon en particulier est entré en forte interaction et, en moins d&#8217;un million d&#8217;années, les deux planètes se sont rapprochées au point d&#8217;entrer en collision.</p>
<p>– Mais un tel cataclysme a dû envoyer d&#8217;innombrables déchets dans l&#8217;espace, produisant un intense bombardement météoritique sur les autres planètes. Comment se fait-il qu&#8217;on n’ait pas remarqué les traces d&#8217;un tel bombardement sur la Lune, par exemple ?</p>
<p>– Excellente remarque. C&#8217;est d&#8217;ailleurs un argument qui a été longtemps utilisé pour rejeter l&#8217;hypothèse d&#8217;une telle collision. Par la suite, des simulations ont montré que la collision ayant eu lieu avec une faible vitesse relative des deux planètes, les matériaux éjectés sont restés confinés autour du lieu de la collision pour finalement entièrement retomber sur la nouvelle planète formée par la fusion des deux astres.</p>
<p>– Comme cela s&#8217;est passé lors de la formation de la Lune ?</p>
<p>– Oui, c&#8217;est cela, à part que dans le cas de Vénus, la matière éjectée n&#8217;a pas réussi à former un satellite.</p>
<p>– Alors, Jupiter se rapproche toujours du soleil ? On ne risque pas de nouvelles collisions de planètes ?</p>
<p>– Non. Le nouveau système solaire s&#8217;est rapidement stabilisé en environ trois-millions d&#8217;années. Les simulations prédisent dorénavant plus d&#8217;un milliard d&#8217;années de stabilité. Après, il entrera dans une nouvelle phase instable. Ce qui se passera n&#8217;est pas prévisible ; cela dépendra des influences extérieures, c&#8217;est à dire de l&#8217;environnement stellaire dans lequel se trouveront plongés le soleil et son cortège planétaire.</p>
<p>– Ben, on peut pas simuler cet environnement ?</p>
<p>– Difficilement. En tout cas, ce n&#8217;est pas encore à notre portée. C&#8217;est l&#8217;évolution de toutes les étoiles de la galaxie qu&#8217;il faut prendre en compte. Sans compter qu&#8217;à ces échelles de temps, il faut également tenir compte de l&#8217;influence des galaxies voisines et du potentiel cosmologique local.</p>
<p>C&#8217;est quoi encore ce truc ?</p>
<p>– Le&#8230; potentiel cosmologique machin là&#8230;, c&#8217;est quoi ?</p>
<p>L&#8217;astrophysicienne s&#8217;apprête à me répondre, mais elle en est empêchée par Vadina.</p>
<p>– Bernard, t&#8217;as vu l&#8217;heure ? On a une longue journée demain. Et j&#8217;imagine que ce sacripant de Bounda va passer toute la journée agrippé à tes épaules. On ferait bien d&#8217;aller dormir.</p>
<p>Je lance un regard désolé vers la femme qui me parlait si bien du passé et du futur du système solaire.</p>
<p>– Vadina a raison. Il se fait bien tard. Si le hasard de nos itinéraires nous le permet, nous reprendrons cette passionnante conversation.</p>
<p>– Ce sera avec grand plaisir. Passez une bonne nuit.</p>
<p style="text-align: center;"><small><small><a rel="license" href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ch/deed.fr"><img style="border-width: 0;" src="http://i.creativecommons.org/l/by-nc-nd/2.5/ch/88x31.png" alt="Creative Commons License" /></a><br />
<span><em>Bienvenue en Acratie &#8211; Chapitre 15</em></span> par <a rel="cc:attributionURL" href="http://www.silicon-peace.com/romans/2-bienvenue-en-acratie/150-billard-cosmique">Bernard Krummenacher</a> est mis à disposition selon les termes de la<br />
<a rel="license" href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ch/deed.fr">licence Creative Commons Paternité-Pas d&#8217;Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.5 Suisse</a>.</small></small></p>
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		<title>14 &#8211; Salazille Circus</title>
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		<pubDate>Sun, 01 May 2011 12:37:46 +0000</pubDate>
		<dc:creator>KrummenHacker</dc:creator>
		
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		<description><![CDATA[Finalement, nous décidons de commencer par le cirque de Salazille. Nous passerons sur Maïfatte par le col Débeu, descendrons sur Orère et traverserons le cirque de Maïfatte en passant par Caillaine, Lanouelle et Marala. Puis nous franchirons un autre col pour redescendre dans Silahaut. Là, Ixycs nous a recommandé de nous arrêter aux Trois Salades. [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Finalement, nous décidons de commencer par le cirque de Salazille. Nous passerons sur Maïfatte par le col Débeu, descendrons sur Orère et traverserons le cirque de Maïfatte en passant par Caillaine, Lanouelle et Marala. Puis nous franchirons un autre col pour redescendre dans Silahaut. Là, Ixycs nous a recommandé de nous arrêter aux Trois Salades. En métro, cet itinéraire nous prendrait tout au plus une demi-heure, mais en trainant les pieds à la surface, il nous faudra une dizaine de jours pour le parcourir.</p>
<p>Ailebour s&#8217;étend sur une terrasse pelotonnée au pied de la paroi orientale du cirque de Salazille. De l&#8217;ancienne station thermale, il ne reste qu&#8217;une antique maison de style créole, au milieu d&#8217;une dizaine de dômes dispersés sur le plateau. Vadina semble être tombée sous le charme de cette bâtisse. Moi, je suis moins impressionné. Après les pseudochalets de Rama, je reste plutôt circonspect vis-à-vis des soi-disant vestiges du passé. Ce trek n&#8217;est pas une visite à Disneyland.</p>
<p>– Oh ! Bernard. Tu crois qu&#8217;on peut visiter cette maison ? Elle est si jolie !</p>
<p>– Je sais pas. Il faut demander. Mais tu es vraiment sure que tu veux la visiter ? Tu sais, ça va prendre du temps et si on s&#8217;arrête toutes les cinq minutes pour visiter un truc, on n&#8217;arrivera jamais au gite à temps, ce soir.</p>
<p>– Bernard ! Qu&#8217;est-ce qui t&#8217;arrive ? Tu es à ce point pressé ? On est là pour profiter des lieux. Ce n&#8217;est pas une course. On a tout notre temps. Et si la nuit nous surprend avant qu&#8217;on soit arrivé au gite prévu, nous nous arrêterons au premier sur notre chemin. S&#8217;il est plein, on prendra le métro pour en rejoindre un autre. Allez ! Viens ! Je suis persuadée que tu vas apprécier cette visite.</p>
<p>On a de la chance. La maison est en effet visitable. D&#8217;ailleurs, un groupe est déjà en train de se former pour la prochaine visite guidée qui débutera dans quelques minutes. Parmi le groupe se trouve une demi-douzaine d&#8217;enfants de tous âges, assez turbulents. </p>
<p>La guide est une femme d&#8217;une trentaine d&#8217;années au teint métissé qui s&#8217;accorde ma foi très bien au décor. En fait, il n&#8217;y a ici que Vadina et moi qui détonnons avec notre carnation blafarde.</p>
<p>– Bonjour et bienvenue à la maison Foloi ! Au nom de tout le noeud Foloi, je vous remercie pour l&#8217;intérêt que vous portez à l&#8217;histoire de notre ile. Nous commencerons la visite par les jardins. Puis nous continuerons par la maison en elle-même, pour terminer par les communs. Avant que nous commencions, avez-vous déjà des questions ?</p>
<p>Intrigué par le T-shirt que porte la guide, je me lance.</p>
<p>– Oui, moi. Le motif, là sur ton T-shirt&#8230; Ce personnage avec son chapeau et le mot « PARDON ! » en vieux français, je l&#8217;ai déjà vu quelques fois graffité sur des murs. Quelle est sa signification ?</p>
<p>– Bien vu. Il s&#8217;agit d&#8217;une symbolique propre à La Fournaise, dont l&#8217;origine remonte à la Restitution, voire même plus loin encore dans le passé. Le diablotin symbolise l&#8217;être humain qui par simple négligence a provoqué une extinction majeure de la biodiversité planétaire. Le mot « PARDON ! » symbolise, lui, son regret sincère après la prise de conscience de la situation.</p>
<p>Elle laisse un temps à ses auditeurs pour méditer sa réponse.</p>
<p>– Quelqu&#8217;un a une autre question ? Non ? Alors, veuillez me suivre, c&#8217;est par là.</p>
<p>Vadina s&#8217;émerveille de toutes les essences réunies en ce lieu. Comme un bourdon, elle passe d&#8217;une fleur à l&#8217;autre pour humer son parfum, caresser ses pétales, allant jusqu&#8217;à récolter du pollen pour s&#8217;en colorer les joues.</p>
<p>– Hoooo ! Comme elles sont belles ! Regarde-moi ça ! Et leur parfum ! Elles me rappellent les serres du vaisseau, mais tellement plus belles.</p>
<p>Moi, je reste indifférent. Il est vrai que ma mère étant jardinière, j&#8217;ai grandi noyé dans les fleurs, plantes décoratives et autres légumineuses jusqu&#8217;à l&#8217;écoeurement. Si j&#8217;avais eu un tempérament un tant soit peu militant, nul doute que j&#8217;aurais créé le MLPA, « Mouvement de Libération des Plantes d&#8217;Appartement ». Ce n&#8217;est pas que je reste insensible devant les charmes darwiniens déployés par le règne végétal, loin de là ! Mais mon émerveillement ne parvient à s&#8217;épanouir pleinement que si son objet croît dans la folle anarchie d&#8217;un milieu naturel. Cette ile regorgeant de tels trésors biologiques, je ne vois pas l&#8217;intérêt d&#8217;y maintenir un jardin botanique.</p>
<p>Vadina remarque mon humeur morose.</p>
<p>– Ben alors, mon petit biquet, on est grognon ce matin ?</p>
<p>– Non, non. Tout va bien. C&#8217;est juste que les fleurs, je préfère les admirer dans leur milieu naturel. Voilà tout.</p>
<p>– Eh bien, tu auras tout le temps de le faire ces prochains jours. Maintenant, viens, ou on va manquer la suite de la visite.</p>
<p>La guide nous fait entrer dans le bâtiment principal. Là, je dois avouer que je suis impressionné. L&#8217;édifice semble vraiment très ancien, même pour un natif du 20e siècle. Il a sans doute été restauré de nombreuses fois, mais sans faire appel à des matériaux modernes. Ou alors, c&#8217;est si bien fait que je ne suis pas capable de le remarquer. Les sols sont couverts de dalles en pierre parfois fendues ou de parquets irréguliers craquants à notre passage. Les murs sont, eux, couverts de ces horribles motifs à fleurs que j&#8217;ai toujours détestés, mais qui constituaient le top du chic au 19e siècle et jusqu’au milieu du suivant. L&#8217;air est empli d&#8217;une odeur qui me rappelle l&#8217;appartement de mes grands-parents. Est-ce celle de la naphtaline ?</p>
<p>– Voici ce que devait être une chambre typique de l&#8217;époque coloniale, bien avant l&#8217;Éclosion. Entrez seulement!</p>
<p>Elle nous fait pénétrer dans une pièce dont l&#8217;ameublement est un mélange hétéroclite de styles allant de Louis je ne sais combien à un néo-modernisme post starkien.</p>
<p>– Maman, c&#8217;est quoi ce truc sur le machin, là ?</p>
<p>Un garçon d&#8217;environ huit ans pointe le doigt vers un écran d&#8217;ordinateur posé sur un secrétaire en bois. Il y a aussi un clavier poussiéreux auquel manquent deux ou trois touches, ainsi qu&#8217;une grosse souris à deux boutons. La mère de l&#8217;enfant lui répond :</p>
<p>– Je ne sais pas, moi. Demande à la guide !</p>
<p>Le mioche se tourne timidement vers la guide et lui lance un regard interrogateur.</p>
<p>– Ça, c&#8217;est un téléviseur catholique. Les gens s&#8217;en servaient pour obtenir des informations sur le monde ou pour regarder des spectacles de divertissement.</p>
<p>Un homme pose une question :</p>
<p>– C&#8217;est avec ce genre de dispositifs que l&#8217;on regardait les journaux télévisés ?</p>
<p>La réponse de la guide me fait sourire.</p>
<p>– Non, bien sûr que non ! Les journaux étaient imprimés sur du papier. Ces journaux télévisés auxquels tu fais allusion étaient probablement imprimés par un dispositif particulier que l&#8217;on a retrouvé souvent associé à ces téléviseurs.</p>
<p>J&#8217;échange un regard complice avec Vadina. Je lui demande discrètement s&#8217;il fallait intervenir pour corriger cette grossière méprise. Elle me fait signe que non ; que si on se lance dans ce genre d&#8217;explications, on en finirait plus.</p>
<p>Soudain, la voix du gamin surgit de sous le secrétaire :</p>
<p>– Maman, maman ! Regarde ce que j&#8217;ai trouvé ! Le télévoyeur, il a une queue.</p>
<p>– Ça, mon bonhomme, c&#8217;est le cordon d&#8217;alimentation qui permettait de fournir de l&#8217;énergie au téléviseur.</p>
<p>L&#8217;enfant ne semble pas comprendre. La guide précise :</p>
<p>– C&#8217;est par là que le téléviseur recevait à manger.</p>
<p>– Ha ! Alors, c&#8217;est comme un éléphant ?</p>
<p>Tout le monde se met à rire.</p>
<p>– Ah ! Ces marmailles, ils sont impayables.</p>
<p>L&#8217;homme qui avait déjà posé une question continue :</p>
<p>– Si je comprends bien, en fait cet appareil, c&#8217;est une sorte de croisement entre une console d&#8217;accès au Réseau et un paysageur ?</p>
<p>– Ce serait plutôt le lointain ancêtre de l&#8217;un et de l&#8217;autre. Dans le grand salon, où nous allons maintenant, vous aurez l&#8217;opportunité d&#8217;admirer un modèle moins primitif, plus proche de nos paysageurs modernes.</p>
<p>Le gosse émerge du secrétaire, les deux bornes de la fiche enfoncées dans les narines.</p>
<p>– Regarde, maman ! Je suis un éléphant catholique.</p>
<p>La visite est terminée. C&#8217;était très intéressant, mais je regrette l&#8217;impact qu&#8217;elle a eu sur notre planning. On va arriver au gite à pas d&#8217;heures. D&#8217;autant qu&#8217;il parait que le repas du soir est servi à heure fixe. Ce serait malin si on arrivait en retard.</p>
<p>Vadina semble ne pas se soucier de ces détails. Elle a sans doute raison. Je vais essayer moi aussi de ne plus y penser.</p>
<p>Nous quittons Ailebour par un sentier qui suit ce qui devait, jadis, avoir été une route. Celle-ci a été complètement envahie par la forêt, mais l&#8217;on discerne encore par endroits le replat creusé pour elle dans la pente. Ailleurs, le chemin doit frayer son passage au travers d&#8217;éboulis, quand ce n&#8217;est une ravine qui doit être franchie par une passerelle.</p>
<p>Après une heure de marche environ, le chemin nous conduit près d&#8217;un ruisseau qui serpente au sein d&#8217;un paysage étrange : le sol est complètement recouvert de plantes basses à larges feuilles formant un tapis vert tendre excluant toute autre forme de végétation.</p>
<p>– Vadina, est-ce que ça te fait le même effet qu&#8217;à moi ? Je sais pas pourquoi, mais j&#8217;ai l&#8217;impression de me trouver devant quelque chose qui vient d&#8217;une autre planète.</p>
<p>– Non. Je n&#8217;y vois qu&#8217;une végétation bien terrestre offrant un contraste marqué par rapport à la forêt environnante, probablement en raison de la nature particulièrement humide du sol en cet endroit. En tout cas, je n&#8217;ai rien vu de tel sur les planètes que j&#8217;ai eu l&#8217;occasion d&#8217;explo&#8230;</p>
<p>Elle s&#8217;interrompt et tourne la tête en direction de la forêt.</p>
<p>– Bernard, tu as vu ?</p>
<p>– Hein ? Quoi ?</p>
<p>– Mais là, dans la forêt, il y a quelque chose qui a bougé.</p>
<p>Je regarde dans la direction qu&#8217;elle me désigne. Je ne remarque rien de particulier.</p>
<p>– Sans doute un oiseau ou un petit rongeur.</p>
<p>Pas rassurée, elle vient se blottir contre moi. Égoïstement, je jouis de son contact pendant une dizaine de secondes, lui laissant le temps de se convaincre de l&#8217;absence de tout danger venant de la forêt.</p>
<p>– Tu vois, il n&#8217;y a rien. Continuons notre chemin.</p>
<p>Après avoir dépassé l&#8217;huilet Marapouldo, nous arrivons face à une gorge. Du vieux pont routier, il ne subsiste que les restes de culées en béton, desquelles émergent quelques tiges d&#8217;armatures complètement rouillées. Un pont suspendu, comme on en voyait dans les films d&#8217;Indiana Jones, permet de franchir la rivière qui coule une vingtaine de mètres en contrebas. De loin, il me semblait que celui-ci était fait de cordes végétales et de vieilles planches de bois. La réalité est moins romantique, toute la structure est faite de fibres de silicarbone, le bois et les cordes n&#8217;ayant qu&#8217;une fonction purement décorative. Même l&#8217;élasticité caractéristique de ce type de ponts est absente, seule une vibration rapide accompagne nos pas. Je dirais même que cette rigidité me donne le vertige, tant mon intuition est en attente d&#8217;un balancement nerveux. Vadina remarque mon malaise.</p>
<p>– Tu as peur ?</p>
<p>– Peur ? Non ! Mais il réagit bizarrement ce pont. Il devrait bouger un max à notre passage et là il est plus rigide qu&#8217;un garde royal britannique.</p>
<p>– Ha bon ? C&#8217;est la première fois que j&#8217;en franchis un, mais je peux t&#8217;assurer que je suis bien contente qu&#8217;il ne balance pas.</p>
<p>Peu après avoir franchi le pont, nous parvenons à une bifurcation. Un des chemins continue le long de la rivière, alors que l&#8217;autre s&#8217;élance dans la pente. Pas le temps de réfléchir au chemin à suivre : des flèches apparaissent dans le sol, l&#8217;une portant l&#8217;inscription « Salazille, direction Sintandre », l&#8217;autre marquée « Marassiton, direction Granhuilet, Maïfatte ».</p>
<p>– Là ! Sur le chemin de Maïfatte ! Tu as vu ?</p>
<p>– Vu quoi ? Ce groupe de randonneurs ?</p>
<p>– Non. Ça a traversé le sentier en courant.</p>
<p>– J&#8217;ai rien vu. Tu peux me le décrire ?</p>
<p>– C&#8217;est passé trop vite. En tout cas, ça portait une combinaison orange.</p>
<p>– Tu as dû rêver. Tu dois être fatiguée. Il va d&#8217;ailleurs être temps de faire une pause et de grignoter quelque chose.</p>
<p>– Mais je t&#8217;assure. Je l&#8217;ai vu comme je te vois et je ne suis ni fatiguée, ni affamée. Marchons encore une demi-heure avant de nous arrêter.</p>
<p>À un moment donné, le sentier contourne une crête. Là, le replat de l&#8217;ancienne route s&#8217;élargit en ce qui devait, et doit toujours, être un point de vue. L&#8217;endroit a l&#8217;air d&#8217;être débroussaillé régulièrement. Il y a même quelques bancs qui permettent d&#8217;admirer le paysage en position assise. Je désigne un banc inoccupé.</p>
<p>– Vadina, je propose qu&#8217;on s&#8217;arrête ici pour piqueniquer. Oh ! Regarde en face ! Les cascades !</p>
<p>– Merveilleux !</p>
<p>En face, au-delà de la rivière, la falaise est recouverte de cascades sur une largeur de plusieurs centaines de mètres. Je proclame mon émerveillement à la ronde.</p>
<p>– Wow ! Je n&#8217;aurais jamais cru qu’une telle merveille puisse exister.</p>
<p>Une femme aussi émerveillée que moi me répond :</p>
<p>– Oui, nous avons de la chance. Ces cascades sont réputées depuis des siècles, mais elles n&#8217;ont acquis cette magnificence que depuis l&#8217;an dernier après le passage d&#8217;un typhon. Les dégâts provoqués par son passage ont perturbé le cheminement hydrique et ont quintuplé le volume d&#8217;eau qui parvient à ces cascades. Par contre, le trou Defer juste derrière est désormais pratiquement à sec.</p>
<p>Les autres randonneurs s&#8217;en sont allés. Nous restons seuls, Vadina et moi, complètement envoutés par le spectacle.</p>
<p>– Bon, c&#8217;est pas tout, ça. Toute cette eau, ça me donne soif&#8230; Et faim aussi. Ils sont à quoi les cariwichs ?</p>
<p>– Si tu avais participé à leur préparation, tu le saurais !</p>
<p>– Mais&#8230; C&#8217;est même toi qui m&#8217;as dit qu&#8217;avec toi et le robot, il y avait déjà assez de monde dans la cuisine.</p>
<p>Durant une fraction de seconde, son visage laisse apparaitre un sentiment de vexation, vite remplacé par de la tendresse. Elle se penche vers moi et m&#8217;offre un rapide baiser.</p>
<p>– Tu sais que tu vas me manquer, toi ?</p>
<p>Puis, sans me laisser le temps de répondre, elle ouvre le sac à dos et commence à en extraire des boules emballées dans du papier :</p>
<p>– Cariwich poulet, cariwich banane, cariwich crevette et celui que tu préfères&#8230; Tadaaammm : cariwich saucisse !</p>
<p>– Hmmm, miammm!</p>
<p>Le cariwich, ça ne peut exister qu&#8217;à La Fournaise, c&#8217;est en quelque sorte le résultat des amours contre nature du sandwich et du cari. Une sorte d&#8217;épaisse galette de riz fourré d&#8217;un authentique cari. Du point de vue de la mécanique des fluides, ça tiendrait plutôt de la boule de Berlin ou du BigMac. Du contenu, il y en a souvent plus sur le T-shirt que dans l&#8217;estomac.</p>
<p>Il y a parfois des moments où la réalité se fond avec ce qui pourrait être une vision du paradis : Un décor sublime, un repas sublime, une compagne sublime.</p>
<p>Mais ces distorsions de la trame de l&#8217;univers sont d&#8217;une grande instabilité, elles ne persistent en général que quelques secondes, rarement plus d&#8217;une minute.</p>
<p>– Il y a un ananas pour le dessert. Tu en V&#8230; Aaaah ! Là !</p>
<p>D&#8217;un bond, je me redresse, prêt à affronter l&#8217;horrible monstre qui terrorise Vadina. Il s&#8217;avère que celui-ci n&#8217;est qu&#8217;un jeune orang-outang mâle pris la main dans le sac, littéralement, en train de piller nos provisions. Encore plus effrayé que Vadina, il ne tente même pas de prendre la fuite.</p>
<p>Lentement, la boule de poils bruns-orange retire son bras du sac à dos, l&#8217;ananas emprisonné dans la main. Puis, très lentement, il se cache derrière le banc.</p>
<p>Lentement aussi, je m&#8217;approche de lui, lui parlant doucement pour tenter de le rassurer.</p>
<p>– Salut, toi. Tu as l&#8217;air affamé, mais tu devrais savoir que ce n&#8217;est pas bien de chaparder.</p>
<p>Il baisse la tête et se couvre le visage de sa main libre en poussant de petits gémissements. Le collier mentor qu&#8217;il porte autour du cou s&#8217;écrie :</p>
<p>– Pas taper ! Pas taper !</p>
<p>– Ne crains rien ! Je ne te veux pas de mal. Mais dis moi : tu es tout seul ? Où est ta mère ?</p>
<p>Le singe me regarde timidement.</p>
<p>– Maman abandonné. Méchante.</p>
<p>– Quoi ? Ta maman t&#8217;a abandonné parce que tu as été méchant ?</p>
<p>– Nan ! Maman méchante ! Abandonné Bounda.</p>
<p>– Mais pourquoi t&#8217;aurait-elle abandonné ?</p>
<p>Il ne répond pas. La conversation ne semble plus l&#8217;intéresser. Sentant qu&#8217;il n&#8217;y a plus de danger immédiat pour lui, il se concentre sur l&#8217;ananas et essaie maladroitement de l&#8217;entamer avec ses dents encore peu puissantes.</p>
<p>Vadina aussi semble avoir oublié sa crainte. Elle s&#8217;est rapprochée de moi et attire mon attention en me touchant l&#8217;épaule.</p>
<p>– Je viens de consulter le Réseau. Il s&#8217;agit d&#8217;un adolescent dont la mère vient de décider qu&#8217;il est désormais assez grand pour se débrouiller tout seul. Il n&#8217;a pas encore compris qu&#8217;il s&#8217;agit de la dernière étape de son éducation, que dorénavant, il n&#8217;est plus un enfant.</p>
<p>– Mais, pourquoi il n&#8217;est pas avec d&#8217;autres orangs-outangs de son âge ?</p>
<p>– Il semblerait que les orangs-outangs tissent entre eux des liens sociaux bien moins forts que les autres primates. Ils ne vivent que rarement en groupes. Ils sont un peu comme toi, ce sont des solitaires.</p>
<p>– Hmmm, je vois. Ils ont beau rechercher la solitude, ils n&#8217;en souffrent pas moins que n&#8217;importe qui d&#8217;autre.</p>
<p>– Oui. Ce doit être ça.</p>
<p>– Bon, mais alors, qu&#8217;est-ce qu&#8217;on doit faire avec lui ? Le renvoyer dans la forêt ?</p>
<p>– Non. Le Réseau m&#8217;a conseillé de le laisser nous accompagner tant qu&#8217;il le désire et tant qu&#8217;il ne nous importune pas. Il faudrait juste éviter de trop le gâter, de devenir pour lui une mère de substitution.</p>
<p>– OK.</p>
<p>Je m&#8217;adresse à nouveau à l&#8217;adolescent.</p>
<p>– Bounda ? C&#8217;est bien ça ton nom ?</p>
<p>Il ne répond pas directement, c&#8217;est son mentor qui s&#8217;en charge.</p>
<p>– Oui, son nom est bien Bounda.</p>
<p>C&#8217;est la première fois que j&#8217;entends un mentor s&#8217;adresser directement à quelqu&#8217;un d&#8217;autre que son protégé, sauf en tant qu&#8217;interprète.</p>
<p>– Tu as faim, Bounda ?</p>
<p>– Oui.</p>
<p>– Je suis sûr que tu trouverais un moyen d&#8217;ouvrir cet ananas, mais Vadina et moi, on voudrait bien en manger aussi. Alors, je te propose de me le rendre, je le découpe et je t&#8217;en donne un morceau. Tu es d&#8217;accord ?</p>
<p>Dans un réflexe de refus, Bounda resserre son étreinte sur le fruit. Mais son mentor lui parle doucement et finit par le convaincre de me rendre l&#8217;ananas.</p>
<p>– Merci Bounda. Tu es un brave garçon.</p>
<p>Je découpe le fruit en huit tranches et en dépose trois devant Bounda. Celui-ci s&#8217;en saisit vivement, comme s&#8217;il craignait que je change d&#8217;avis et les lui reprenne. J&#8217;en tends aussi trois à Vadina qui les refuse.</p>
<p>– Non merci. Il les a couverts de bave.</p>
<p>– Mais quoi ? C&#8217;est juste de la salive. Quand moi je te bave dans la bouche, tu ne fais pas tant d&#8217;histoires.</p>
<p>– Rooooh ! T&#8217;es dègue !</p>
<p>Bon, ben puisqu&#8217;elle n&#8217;en veut pas, je les donne à notre nouvel ami. Lui ne se fait pas prier.</p>
<p>– Tiens. Vadina n&#8217;a plus faim. Elle te les donne.</p>
<p>– Merci Dina.</p>
<p>Nous reprenons notre chemin. Bounda nous suit de près, essayant même parfois de nous grimper sur les épaules. La première fois, je le laisse faire, mais ça devient vite lassant. Encore heureux qu&#8217;il n&#8217;ait pas la vivacité des chimpanzés.Nous gagnons encore cent mètres d&#8217;altitude avant d&#8217;atteindre le huilet Marassiton, sans toutefois nous y arrêter. Il nous faut encore marcher quelques kilomètres le long d&#8217;un sentier sinueux qui monte en pente douce vers notre gite pour la nuit. </p>
<p>Fatigué par son périple céleste, le soleil est déjà couché derrière Larochaicrite. Nous arrivons à Maraveilplate. À l&#8217;approche du huilet, Bounda s&#8217;est éclipsé. Il l&#8217;avait déjà fait lors de notre passage à Marassiton, pour nous rejoindre dès que les dômes avaient disparu de notre vue. Vadina imagine que l&#8217;initiation de Bounda lui impose d&#8217;éviter les facilités de la civilisation. Moi, je pense plutôt que ses qualités de chapardeur lui ont donné une certaine réputation dans la région et qu&#8217;il n&#8217;est pas tenté de mettre sa popularité à l&#8217;épreuve.</p>
<p>– Quand donc cesseras-tu de raisonner comme un homme du 20e siècle ? Nous ne sommes plus à nos époques. Le monde a changé et Bounda a droit à tout ce dont il a besoin comme n&#8217;importe qui d&#8217;autre.</p>
<p>– Je n&#8217;ai aucune raison de ne plus raisonner comme un gars du 20e siècle, puisque je vais y retourner. Mais à part ça, oui, le monde a changé, mais pas les gens. La propriété, telle qu&#8217;elle était encore conçue avant ton départ vers les étoiles, n&#8217;a certes plus cours. Mais lorsque quelqu&#8217;un a préparé quelque chose pour sa propre consommation immédiate, même aujourd&#8217;hui, je peux t&#8217;assurer qu&#8217;il n&#8217;est pas content s&#8217;il se le fait piquer sous son nez, fusse par un ado boutonneux qui a encore tout à apprendre des usages.</p>
<p>Il n&#8217;est plus temps d&#8217;argumenter, mais de trouver sous lequel de ces dômes est tapi le gite qui nous abritera pour la nuit. Ni moi, ni Vadina n&#8217;avons pensé à situer le gite sur la carte du huilet avant notre départ et comme ils se ressemblent tous&#8230;</p>
<p>Au moment où je pense à interroger le Réseau, quelqu&#8217;un nous fait de grands signes pour attirer notre attention, signes confirmés par une flèche apparaissant sur le sol.</p>
<p>– Viens ! Je crois que c&#8217;est par là.</p>
<p>Nous sommes accueillis par une dizaine de randonneurs, dont certains nous ont dépassés dans le courant de la journée.</p>
<p>– Ah ! Vous arrivez à point. Nous allions juste commencer l&#8217;apéro.</p>
<p>– Merci. Mais Bernard et moi, nous voudrions pouvoir nous rafraichir avant le repas.</p>
<p>– Oh ! Mais vous avez tout le temps. Le repas ne sera servi que lorsque tout le monde sera arrivé et installé, soit dans environ une heure.</p>
<p>L&#8217;homme qui s&#8217;est adressé à nous saisit deux verres et nous les tend. Celui pour Vadina est rempli d&#8217;un liquide jaune comme ceux que sirotent les autres personnes. Le mien contient une mixture bleutée qui me laisse sceptique, on dirait du gel combustible pour réchaud à fondue.</p>
<p>– Pour toi, Bernard ! Comme tu n&#8217;apprécies pas les boissons alcoolisées, voilà un cocktail maison. Tu m&#8217;en diras des nouvelles.</p>
<p>Ah ! Voilà enfin un avantage indéniable de la veillance. Tout le monde sait que je ne bois pas d&#8217;alcool et je n&#8217;ai pas à blesser, en refusant, ceux qui m&#8217;en offriraient sans savoir.</p>
<p>La couleur ne fait pas le breuvage. Celui-ci est un délice sans rapport aucun avec le préjugé que je m&#8217;en étais fait. Je le sirote doucement, laissant tout le temps à ses arômes de se déployer au contact de mes papilles gustatives, tout en échangeant mes impressions de la journée avec les autres randonneurs.</p>
<p>Vadina s&#8217;approche de moi, blottit tendrement son visage dans mon cou, le retire brusquement en grimaçant et, après une seconde d&#8217;hésitation, saisit le verre vide que je tenais encore pour le poser sur une table. Elle me prend la main et m&#8217;entraine vers la bulle de microturbulences couvrant l&#8217;accès au gite proprement dit.</p>
<p>– Il est temps pour un petit rite de purification, tu ne trouves pas ? Et puis&#8230; Nous en profiterons pour nous baver mutuellement dans la bouche, toi qui aimes tant ça !</p>
<p style="text-align: center;"><small><small><a rel="license" href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ch/deed.fr"><img style="border-width: 0;" src="http://i.creativecommons.org/l/by-nc-nd/2.5/ch/88x31.png" alt="Creative Commons License" /></a><br />
<span><em>Bienvenue en Acratie &#8211; Chapitre 14</em></span> par <a rel="cc:attributionURL" href="http://www.silicon-peace.com/romans/2-bienvenue-en-acratie/140-salazille-circus/">Bernard Krummenacher</a> est mis à disposition selon les termes de la<br />
<a rel="license" href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ch/deed.fr">licence Creative Commons Paternité-Pas d&#8217;Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.5 Suisse</a>.</small></small></p>
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